Par Carlos Lopes*/

 

La croissance de l’Afrique tant vantée est une réalité. Que le continent réussisse à multiplier presque par trois son PIB en l’espace d’une quinzaine d’années est en soi un exploit remarquable.

C’est toujours un exercice risqué de déterminer les causes d’une réussite, et il n’en est pas autrement dans le cas qui nous concerne. Dire que cet exploit en matière de croissance a été accompli grâce aux objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) est très partial. Affirmer qu’il s’est fait malgré les OMD serait absurde. La croissance de l’Afrique a été rendue possible par une combinaison de facteurs, certains internes, d’autres externes.

Des tendances majeures telles que les changements démographiques, technologiques et environnementaux ont contribué de manière décisive à façonner l’avenir du continent. La marge de manœuvre politique offerte par le passage d’une ère d’ajustements structurels prescrits vers celle où l’Afrique peut « agir à sa façon » y a également beaucoup aidé. Davantage que l’aide publique au développement elle-même, c’est la réduction significative de la dette qui a changé les fondamentaux macroéconomiques. L’action du continent a bénéficié de la confiance apportée par de nouveaux partenariats établis avec des pays en développement à forte croissance, confiance qui a contribué à un changement d’attitude.

Or, ce que nous avons eu jusqu’à présent, c’est une croissance sans qualité. Les Africains célèbrent des potentialités plus que des résultats. Pour avoir des résultats, il faudrait insister sur la création d’emplois, l’inclusivité et la réduction de la pauvreté. Même si les OMD demeurent un travail inachevé pour l’Afrique, l’on ne saurait nier que le continent a réalisé des progrès rapides s’agissant de nombreux objectifs et cibles, en dépit d’une situation initiale défavorable.

Parmi les importants progrès accomplis figurent la représentation accrue des femmes dans les parlements nationaux, l’augmentation du nombre d’enfants scolarisés dans le primaire, la réduction des écarts entre filles et garçons à ce niveau d’éducation, la réduction de la mortalité infantile et maternelle ainsi que de la prévalence des décès dus au VIH/sida ou au paludisme. En outre, des avancées notables au regard des indicateurs technologiques ont été enregistrées, le continent affichant des abonnements à la téléphonie mobile dépassant la moyenne mondiale et la croissance moyenne annuelle la plus rapide du nombre des utilisateurs d’Internet. L’Afrique se situe aussi en tête de classement vis-à-vis de nombreux indicateurs mondiaux de représentation féminine.

L’accroissement des inégalités peut être en partie attribué au peu d’attention accordée aux inégalités économiques et sociales dans les interventions liées aux OMD. L’expérience mondiale à ce jour montre que les inégalités ne s’autocorrigent pas; au contraire, elles se perpétuent et se reproduisent au fil des générations. Par conséquent, il faudrait que les efforts visant à remédier à la pauvreté extrême, à promouvoir le développement socioéconomique et à préserver les intérêts des générations futures s’attaquent franchement au problème des inégalités. C’est que ces dernières réduisent les capacités productives de ceux qui en souffrent et privent ainsi la société de contributions dont elle a tant besoin.

De toutes les inégalités, celles de revenu constituent sans doute la forme la plus marquée. L’Afrique, dont beaucoup de pays affichent une nette augmentation de ce type d’inégalités, est loin de faire exception à cet égard. Avec un coefficient de Gini moyen de 43,9 % sur la période entre 2000 et 2009, elle présente les inégalités de revenu les plus marquées de tous les continents, à l’exception de l’Amérique latine qui a eu une moyenne de 52,2 % au cours de la même période. En 2010, six des dix pays les plus inégalitaires dans le monde se trouvaient en Afrique, et plus spécifiquement en Afrique australe, qui apparaît comme la sous-région la plus inégalitaire du continent.

Mais en dépit de ces fortes inégalités en Afrique, on assiste de plus en plus sur le continent à un recul du phénomène, quoiqu’à des degrés très variés suivant les pays. Sur un total de 35 pays africains sur lesquels on dispose de données, 13 (37,1 %) ont connu une augmentation des inégalités de revenu, tandis que 19 (54,3 %) ont enregistré une diminution de ces inégalités au cours de la période entre 1990 et 2012. En revanche, 58 % des pays d’Asie ont connu une aggravation des inégalités, contre 32,3 % où celles-ci ont diminué. Les pays d’Amérique latine aussi ont connu, au cours de cette période, une nette réduction des inégalités. Celles-ci se sont accrues dans 20 % des pays (4 sur 20) de la région, mais elles ont baissé dans 70 % des pays (soit 14 sur 20) dans la même région.

Pour inverser sa situation, l’Afrique devrait rompre avec la routine. Appliquer les mêmes politiques, et toujours davantage, n’est pas la solution. Il est largement admis aujourd’hui que le continent doive poursuivre des politiques industrielles agressives, seul investissement pouvant lui permettre à la fois de stimuler la productivité agricole, de tirer parti des dividendes démographique et urbain et de moderniser des économies trop dépendantes du secteur informel. C’est seulement alors que nous pourrons célébrer la croissance. Une croissance… de qualité!

 

*M. Carlos Lopes est le secrétaire exécutif de la Commission economique pour l’Afrique (CEA), basée à Addis-Abeba, Ethiopie.)

*Cet article est paru dans Libération le 30 septembre 2015:

http://www.liberation.fr/evenements-libe/2015/09/30/les-africains-celebrent-des-potentialites-plus-que-des-resultats_1394153

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