Le «mauvais polar» Eric Laurent-Catherine Graciet (pour reprendre les termes de Laurent Fabius, ministre français des Affaires Etrangères) n’est pas un cas isolé. C’est la face visible d’un iceberg de tabous et de non dits. Un incident révélateur des pratiques souterraines de certains hommes de médias vis-à-vis de l’Afrique, de ses dirigeants et de son argent qui coule à flot.

Voilà deux grands journalistes et essayistes français, drapés de toute l’estime d’une profession, mis en examen pour «chantage» et «extorsion de fonds» contre le Maroc. Placés en liberté sous caution, les deux journalistes d’investigation disent avoir été piégés. Eric Laurent reconnaît via son conseil un accord financier mais nie tout chantage.

Étrange argumentaire qui tombe dans un silence assourdissant de la presse française si prompte à dénoncer nos corrompus africains. Le caractère flagrant complique la tâche des avocats de la défense qui parlent d’un traquenard, d’un coup monté à partir d’enregistrements «sauvages».

La lettre diffusée le 29 août par la chaîne d’information BFMTV dans laquelle Eric Laurent signe le renoncement de la publication du livre contre espèces sonnantes et trébuchantes est en tout cas accablante.

Dans le document manuscrit que s’est procuré la chaîne, les deux journalistes s’engagent à « ne plus rien écrire sur le Royaume du Maroc » et à « ne plus jamais s’exprimer publiquement sur ce pays » en échange de la somme de 2 millions d’euros dont ils déclarent avoir reçu un acompte de 80.000 euros.

En outre, les enregistrements des échanges entre les journalistes et l’avocat du Maroc, publiés dans la foulée, dimanche 30 août sont tout aussi éloquents. Morceaux choisis : « Je veux trois. – Trois quoi, Trois mille ?, interroge l’avocat. – Non, trois millions. – Trois millions de dirhams ? – Non, trois millions d’euros », aurait déclaré Eric Laurent lors de la première rencontre avec l’avocat, qui a enregistré l’échange avec son téléphone, dans un palace parisien le 11 août.
S’agit-il d’une première affaire de sous dans les rapports, complexes, entre la presse française et l’Afrique? Jusque-là, les soupçons et rumeurs n’ont jamais eu de suite.

Les exemples font légion. En novembre 2013, l’homme d’affaires Ziad Takieddine et l’intermédiaire franco-sénégalais Fara M’Bow, affirmaient, selon Mediapart, avoir introduit Pierre Péan auprès du porte-parole d’Ali Bongo, avant de proposer à l’État gabonais de surseoir à la parution du prochain livre de l’écrivain moyennant le versement de 10 150 000 euros ( 6 milliard 600 million de FCFA) sur un compte en Suisse, et l’emploi d’un ami. Pierre Péan niera vigoureusement les faits dans un silence, il faut le dire, abyssal de la profession qui préfère la chasse «aux biens mal acquis des dirigeants africains».

La presse française tolérerait-elle donc une norme africaine en son sein?

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