Le président de la Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines (FANAF) regrette l’absence d’une large concertation dans la mise en place des Couvertures Maladies Universelles. Les États ont-ils mis les charrues avant les bœufs?

Financial Afrik: Plusieurs pays africains ont pris la décision de mettre en place une couverture maladie universelle. Ces programmes sont-ils réalistes ?

Adama Ndiaye: Il y a effectivement dans la plupart des Etats des programmes qui visent la mise en place de couvertures maladie de base au bénéfice de toutes les populations. L’idée c’est de partager, conformément aux recommandations des partenaires techniques et financiers, les fruits de la croissance à toutes les couches sociales, notamment aux catégories les plus vulnérables. Ces programmes s’inscrivent en droite ligne des Objectifs du Millénaires pour le Développement (OMD) et beaucoup de pays de notre zone s’y sont engagés. Ce que nous reprochons aux Autorités, c’est qu’elles prennent souvent des décisions aussi stratégiques, ayant des lourdes implications économiques et financières sans avoir au préalable menées des études complètes. Or, il convenait, en amont de l’implémentation de ces couvertures de base, que des réponses précises soient apportées à un certain nombre de questions techniques telles que la nature des régimes à mettre en place, les modes de partenariats à établir et les orientations à donner au système. Ces manquements auront forcément des répercussions sur les performances du système.

Y-a-t-il eu une concertation préalable entre le public et le privé d’une part et, d’autre part, entre les pays eux-mêmes, au sein de la zone couverte par la FANAF?

Je ne le pense pas. Chaque pays a pris sa décision et son agenda de manière individuelle. Le pionnier en la matière c’est la Côte d’Ivoire qui dès l’accession au pouvoir de l’ancien président, Laurent Gbagbo, a initié ne couverture d’assurance maladie universelle qui, malheureusement, n’a pas trop marché. Le président Alassane Ouattara a relancé ce programme sous sa forme actuelle en assignant comme objectif a couverture d’au moins 40% de la population à l’horizon 2020. Dans d’autres pays tels que le Togo, le Gabon, le Bénin et le Sénégal, des initiatives similaires ont été lancées, les différences d’approche, de forme, d’agendas et d’objectifs laissent croire cependant qu’il s’agit de démarches isolées sans concertation préalable, ce qui est regrettable.

Comment se fait-il qu’il n y ait pas eu une supervision commune de ces systèmes d’assurance maladie puisque tous ces pays appartiennent au même ensemble ?

La CIPRES (Conférence Interafricaine de la Prévoyance Sociale)l qui est l’organe en charge de la régulation des organismes de prévoyance sociale a engagé une réflexion dans ce sens. Sa mission sera, assez ardue car il s’agit d’un problème sensible, dans lequel le politique prend le pas sur le technique et où la volonté affichée par les Hautes Autorités ne doit en aucun cas être contredite. La supervision et la régulation ne pourront qu’accompagner, pour prévenir les dérapages et les dysfonctionnements les plus significatifs. De ce point de vue, c’est quasiment mission impossible car comme nous l’avons dit précédemment, les objectifs et les moyens de financement sont très éloignés les uns des autres.

Ces nouveaux systèmes où l’Etat est partie prenante donnent-ils de bons résultats?

En fait, le socle de tous ces systèmes repose sur la mutualité. Or, la régulation est de mon point de vue la seul moyen de prévenir les dérapages observés dans tout système mutuel. Son absence induit toujours la primauté des charges de gestion sur les charges de sinistres et les grands perdants seront, comme toujours, ceux qu’on est supposé protéger. Ainsi, dans un pays comme le Sénégal, le socle repose sur les IPM (Institut de Prévoyance Maladie) et les Mutuelles de Santé. Ces IPM qui existaient depuis plus de trente ans et qui ont presque toutes fait faillite ont été ressuscitées, sans que les leçons de leur faillite n’aient été tirées. Elles serviront d’assureurs de base, les compagnies d’assurances ne pouvant intervenir que pour des garanties complémentaires. La coexistence entre ces mutuelles et IPM non régulées, d’une part et les assureurs qui font l’objet d’une régulation forte, d’autre part, risque d’induire des difficultés sur lesquelles il aurait convenu de se pencher avant de prendre les textes de loi. Il aurait également fallu s’interroger sur le respect par ces structures mutualistes du règlement de l’UEMOA sur la mutualité sociale au sein de l’UEMOA et sur les mécanismes de contrôle et de régulation à mettre en œuvre.

L’on sent dans le débat l’opposition entre le système de retraite par répartition et le système par capitalisation ? La question est-elle tranchée ?

Le débat répartition ou capitalisation est avant tout un débat philosophique qui a longtemps opposé les tenants de la logique sociale à ceux de la logique libérale. La réalité du terrain a fini par révéler que le système parfait n’existait nulle part. Chaque modèle a des avantages et des inconvénients qui militent en faveur d’un mix des deux pour asseoir un système équilibré et performant car si la répartition a l’avantage de faire jouer la solidarité intergénérationnelle il a besoin pour se pérenniser d’un nombre d’actifs suffisants pour supporter les prestations servies aux retraités. Or les effets conjugués del’augmentation de l’espérance de vie et du chômage quasi endémique qui se traduisent par de moins en moins de cotisants et de plus en plus de retraités font que ce système touche désormais ses limites.
Au demeurant, la modicité des prestations servies qui dépassent rarement 30 à 40%, là où l’objectif devrait être l’atteinte d’un taux de remplacement de 70 à 80% du revenu d’activité, maintient les retraités dans une précarité que l’augmentation des cotisations et l’argent public ne sont pas en mesure d’endiguer. Il est donc devenu impératif de recourir àune retraite par capitalisation. Cette forme qui fonctionne selon une épargne volontaire ou forcée suppose un pouvoir d’achat et un marché financier dynamique stable, régulé et apte à servir des rendements élevés, ce qui n’est pas le cas dans notre zone. Pour la FANAF et la quasi-totalité des participants au symposium, tout repose en définitive dans la capacité du système à mettre en place à trouver la bonne articulation entre retraite par réparation et retraite par capitalisation.

Lors de votre symposium sur la protection sociale organisé à Abidjan (du 24 au 27 juin), il a été question de l’articulation à trouver entre le public et le privé dans la mise en place de la couverture de base. Qu’en est-il?

Vous touchez là l’un des grands débats de ce symposium : Quelle place conférer aux différents acteurs pour aboutir à un système équilibré, performant et pérenne? Les assureurs sociaux, les caisses de prévoyance ou de sécurité sociale, notamment, qui font depuis toujours de la répartition, veulent se lancer dans la capitalisation après l’avoir rendu obligatoire. Le système qu’ils préconisent s’articule autour d’un système à trois paliers : un premier palier obligatoire par répartition, un second également obligatoire par capitalisation et enfin un troisième palier volontaire qui pourrait être géré par les assureurs privés.
Pour nous assureurs privés, être relégués au troisième palier n’est pas acceptable pour deux raisons :
-1. nous avons depuis longtemps fait la preuve de nos capacités techniques et financières à gérer la retraite par capitalisation, ce qui n’est pas encore le cas des caisses de sécurité sociale.
-2. Les contrats collectifs que nous gérons et qui pourraient, par simple décision des Etats basculer dans le giron des caisses représentent 49% du chiffre d’affaires de l’assurance vie sur certains marchés et 80% dans certaines sociétés.

Au niveau de la couverture maladie, c’est un édifice à deux paliers qui est privilégié dans tous nos Etats alors que d’autres modèles ont été expérimentés avec succès dans des pays comme le Maroc. Dans cette architecture, un premier palier obligatoire offrant la garantie maladie de base offerte à toutes les couches de la population pour avoir le caractère universel est en cours d’instauration. Ce palier sera géré par les Caisses de l’Etat ou les mutuelles de santé. Un second palier quant à lui, facultatif et volontaire, sera confié aux compagnies d’assurances qui ne pourraient fournir, de ce fait, que des garanties complémentaires. C’est le schéma qui est appliqué aujourd’hui en France où il y a la prestation sociale de base offerte par l’Etat et des complémentaires offertes par le privé. L’on envisage d’appliquer les mêmes mécanismes dans notre région en occultant toutes les conséquences du déficit récurrent de la sécurité sociale française.

Comment ces deux systèmes pourront-ils prendre en compte les populations sans revenus?

C’est vrai que les différents systèmes en vigueur s’adressent à la frange organisée alors que la majorité de la population évolue dans l’autre frange, celle qui est déstructurée avec des revenus faibles et souvent aléatoires. Il est question de garantir à cette couche des revenus minimums de vieillesse et une couverture sanitaire correcte. Comment ? Par des mécanismes à contextualiser en s’appuyant sur des expériences réussies ailleurs. Les financements alternatifs par le prélèvement de taxes sur la téléphonie ou sur les transactions financières, comme c’est le cas au Gabon ; le recours à la microassurancecomme dans le cas du Kenya, de l’Inde ou de l’Ethiopie sont autant de sources d’inspiration possibles.

Est ce que dans un système très réglementé comme le nôtre, un opérateur téléphonique a le droit de faire souscrire à la retraite ?

L’opérateur téléphonique en fait est simplement un véhicule sur lequel nous devons absolument nous appuyer car chaque année depuis 2000, le marché des Smartphones croit de 43% en Afrique et les experts prédisent que 69% des mobiles vendus sur notre continent en 2015 sont connectés à Internet, ce qui donne un potentiel de 600 millions de prospects. En outre, le secteur de la téléphonie mobile se distingue par son aptitude à proposer des modes opérationnels, alternatifs et commercialement légers qui tiennent compte des spécificités locales. C’est ce qui fleurir le Mcommerce et le Mpaiement à travers l’Afrique.
Dans le domaine spécifique de l’assurance, des initiatives prises dans plusieurs pays concernant des domaines aussi vastes que les souscriptions de contrats de microassurance par SMS, le paiement des primes par crédit téléphonique ou par Mobile Money, l’enregistrement des demandes d’indemnisation et des demandes de renseignement, le versement des indemnisations, ne peuvent laisser indifférents le régulateur. D’autant plus que depuis 2002, le règlement de l’UEMOA sur la sécurisation des moyens de paiements ouvre des possibilités intéressantes. La CIMA ne pourra qu’accompagner ce dispositif, en se hâtant doucement, comme à son habitude.

Quelle sera la plus-value que pourront apporter les fonds de pension ?

Il nous appartient, pour l’instant, d’inventer une sécurité sociale qui protège convenablement. Le fonds est une voie comme une autre. Plus légère que les compagnies d’assurances, il suppose toutefois, l’agrément de gestionnaires qui doivent justifier d’un haut niveau de compétence et d’intégrité. Pour le moment, très peu de fonds de pension existent dans la zone. Certains pays comme le Sénégal se sont dotées de lois qu’il conviendrait de compléter.

Comment se porte les compagnies d’assurance de la zone CIMA?

Je dirai que la situation est assez mitigée. Sur l’IARD, il y a du bon et du moins bon. Au niveau de la vie, la situation est bien meilleure car plupart des sociétés se portent bien, même si certaines peuvent être confrontées à de mauvais choix de placements ou à une structure de frais généraux élevés.
Par ailleurs, dans les choix de gestion, beaucoup de nos entreprises confère la primauté à la gestion technique alors que c’est la gestion financière qui est souvent privilégiée ailleurs. La conséquence est double : les primes sont plus élevées qu’ailleurs ; les placements se font souvent dans des supports peu liquides et peu rentables. La rigidité de la réglementation, n’arrange pas les choses et de mon point de vue, quelques mises à niveau réglementaires pourront faire jouer les synergies entre les marchés excédentaires d’Afrique centrale et les marchés déficitaires en liquidités d’Afrique de l’Ouest.

Finalement, pour en revenir à la couverture sociale universelle. Est ce que tous les acteurs sont prêts?

Je dirai qu’aucun des acteurs n’est prêt car nous avons tous vécu pendant longtemps sur des certitudes et des situations de rentes, en n’omettant d’opérer les mutations nécessaires. La réalité nous rattrape aujourd’hui et après les décisions politiques ou syndicales, le temps est venu de nous asseoir autour d’une table pour discuter entre professionnels et arrêter les solutions optimales. C’est à cela que les assises d’Abidjan ont abouti. Je pense que c’est incontournable.

 


 

 

PS: une première version de cet entretien, réalisé en marge du symposium d’Abidjan sur la prévoyance sociale, a été publiée dans Financial Afrik numéro 20 en kiosque en ce moment.

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