Jacques Leroueil, correspondant à Kigali/

Après des années de forte croissance et de profitabilité élevée, le secteur des télécoms doit faire face à une nouvelle donne : compétition renforcée, chute des revenus et fonte des marges. C’est toute une industrie qui doit se réinventer. La fin de l’âge d’or.

Pour Crystal Ventures, le fonds d’investissement du Front patriotique rwandais (FPR), la récente cession en bourse de sa participation de 20 % dans MTN Rwanda est l’aboutissement réussi d’un pari financier vieux de près de deux décennies.

Présent au capital de l’opérateur depuis 1998, le groupe a finalement cédé tous ses titres pour plus de 28 milliards de francs rwandais (36 millions d’euros). Un bon timing de sortie, car pour nombre d’analystes, ce nouveau désengagement du secteur des télécommunications traduit, de manière plus inquiétante, la fin d’une époque : celle de l’âge d’or des télécoms.
Au Rwanda, comme ailleurs sur le continent, le secteur a sensiblement évolué au cours de la dernière décennie. Après l’explosion de la téléphonie mobile durant les années 2000 (16 millions d’abonnements mobiles sur le continent en 2000, 910 millions au premier trimestre 2015 selon le dernier Mobility Report de la firme suédoise Ericsson) et les formidables opportunités de croissance et de profit offertes aux premiers arrivés, les acteurs de l’industrie des télécoms doivent désormais composer avec une concurrence renforcée, une érosion continue des prix, un ralentissement de la progression du nombre d’abonnés et des efforts financiers accrus pour adapter leur offre à l’arrivée du haut débit mobile. Conséquence directe de cette nouvelle donne, une chute préoccupante de la rentabilité.
Au Kenya par exemple, l’arrivée en force de l’indien Airtel, à partir de 2010, a fait dévissé les prix de près de 50 %, sans diminution significative des charges supportées par les entreprises télécoms. «Un ajustement très délicat pour nombre d’opérateurs », reconnaît un analyste de la banque African Alliance à Kigali.
Idem pour les autres pays, même si baisse y est moins prononcée. Au Maroc, l’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications (ANRT) relève ainsi que le tarif moyen à la minute des communications mobiles a fléchi de 12 % sur une année, entre fin juin 2014 et fin juin 2015. De quoi sans doute expliquer la baisse du chiffre d’affaires (-2,36 %) et des profits (-12,75 %) du géant Maroc Telecom, entre 2012 et 2014. Même constat au Nigeria et en Afrique du Sud, les deux plus importants marchés du continent (160 millions et 60 millions d’abonnés mobiles respectivement), où le revenu moyen par utilisateur (Average Revenue Per User, ARPU) a reculé de près de 20 % au cours des trois dernières années. Un constat sans appel. «Le temps des vaches grasses est terminé», concède, sous couvert d’anonymat, un responsable de Tigo Rwanda.
Quant aux histoires édifiantes de ces hommes d’affaires ayant bâti empire et constitué fortune (le soudanais Mo Ibrahim, le nigérian Mike Adenuga, le sénégalais Cheikh Yerim Sow et feu le rwandais Miko Rwayitare) grâce à la révolution de la téléphonie mobile, elles semblent presque relever d’un glorieux passé. Surfant habilement sur la vague de leur temps, ils ont joué et ont gagné. Pas sûr que leurs successeurs d’aujourd’hui puissent en faire de même.
«les opérateurs s’ajustent cependant progressivement aux nouvelles conditions du marché», tempère notre analyste d’African Alliance, pour qui «l’heure est désormais à la recherche de nouvelles sources de revenus». Essor du web mobile, offre de télévision par internet, mobile banking : tous les moyens sont bons pour compenser la chute des revenus tirés des communications vocales.
Au Kenya, le tiers des flux financiers passe déjà par le mobile grâce à des produits phares tels que M-Pesa, et une étude d’Ecobank estime que les recettes générées par cette nouvelle activité financière dans la région «Middle Africa» (Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud) pourraient approcher les 4 milliards de dollars en 2017. Reste maintenant à transformer l’essai.

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