Propos recueillis par Jean-Mermoz KONANDI, Abidjan

«Il faut de la masse et une économie dynamique pour garantir la viabilité des régimes de protection sociale»
La protection sociale,  un bon investissement?  Plutôt un luxe ? Peut-être, mais pas inaccessible. Quid du déficit ?  Il vaut mieux un déficit  qu’une misère ambiante. Et le financement ? Il faut le chercher à l’export, nous répond  Alejando Bonilla. Le consultant international, ex-fonctionnaire du BIT (Bureau International du Travail) vient dissiper bien des craintes (ou renforcer des certitudes).

Alors que plus de 80% des africains au sud du Sahara n’ont pas accès à aucun mécanisme de protection sociale, la question, longuement évoquée lors du symposium de la FANAF à Abidjan du 24 au 26 juin, est un enjeu majeur des OMD.

 

Pensez-vous que les régimes de retraite en Afrique sont viables ?
Le succès de tous les régimes de retraite, ce sont les grands nombres. Il faut couvrir toutes les couches de la population, alors vous aurez une masse critique pour que ces régimes soient soutenables. S’ils ne couvrent que 5 ou 10% de la population, il n’y aura pas cette taille critique pour en garantir la survie. Il y aura donc 5 ou 10% de privilégiés et le reste n’en bénéficiera pas alors que le succès est porté par le dynamisme et l’extension de la couverture.
Les régimes de  retraites qui devraient constituer une sorte de filet social peuvent-ils tendre à l’équilibre avec  le niveau géneralement bas des salaires en Afrique?
Oui, vous avez raison parce qu’il ne peut pas y avoir de magie. Si les salaires ne sont pas corrects  pour garantir un niveau de vie décent en tant qu’actif, il serait incohérent de prétendre à une retraite suffisante. Il faut songer à relever et les salaires et les niveaux de contribution. C’est du social, mais c’est aussi de l’économie. Avec le vieillissement de la population qui va suivre, pour l’économie des Etats, il est beaucoup plus important d’avoir des personnes du troisième âge à la retraite avec un bon pouvoir d’achat. Cela  va «tracter» l’économie. Si les retraités qui seront dans plusieurs pays un tiers ou un quart de la population n’ont pas la capacité d’acheter des biens et des services, c’est toute l’économie qui va en pâtir.

Les pays qui font la promotion des réformes de la protection sociale le font pour les deux considérations : la considération sociale pour garantir un bon niveau de vie, mais aussi pour des questions économiques. Si les gens survivent mois après mois juste avec le minimum, l’économie n’ira qu’en ralentissant. Il faut donc des salaires et des retraites décents et cela va profiter finalement à tout le monde (…).

 

En Afrique, quand on parle de protection sociale, les regards se tournent vers «le trou» pratiquement sans fond de la sécurité sociale en France notamment. Quels sont les pièges que nos Etats africains doivent éviter pour ne pas tomber dans le même déséquilibre ?

 

J’aurais peut-être envie que beaucoup de pays soient dans la situation de la France. Vous savez, la différence entre les pays développés et les moins développés, c’est que les premiers ont des «trous» justement parce qu’ils ont une couverture universelle. La grande majorité des Français est couverte, alors ils ont un gap national, c’est correct et ils y font face ; ils vendent de l’électronique, des porte-avions, des avions etc. et ils ont un système fiscal qui fonctionne et qui parvient à combler ce «trou». Mais il faut aussi faire attention, je suis bien informé de la situation en France et le «trou» n’est pas nécessairement du côté des retraites, mais plutôt du côté du chômage et de la santé. C’est le chômage qui est la source la plus importante du déficit. C’est comme en Espagne où le grand déficit de la sécurité sociale provient du 25% du taux de chômage avec près de 30% pour les jeunes. C’est donc le chômage et la protection chômage qui sont les principales causes du désésuilibre que vous évoquez. Cela dit, je pense que c’est mieux d’avoir la protection chômage et un déficit que de ne pas l’avoir.

Au cours de votre intervention lors du symposium, vous avez indiqué que les produits manufacturiers que nous importons en Afrique renferment une part du financement de la sécurité sociale des pays développés (exportateurs) ?

 

En effet, il faut que l’économie et  le secteur privé africain en particulier se modernisent, deviennent plus compétitifs, ambitieux et aillent chercher des marchés un peu partout dans le monde (…) parce que la protection sociale est le pendant absolu de l’économie, sinon ou est-ce qu’elle va tirer ses ressources ? Alors il faut une transformation de l’économie et comme je le disais dans mon intervention, il faut faire en sorte que le reste du monde puisse aider à payer la sécurité sociale en Côte d’Ivoire par exemple, par le biais des exportations plus importantes dont la tarification renferme une fraction pour la protection sociale.

 

Finalement, on a envie de dire que la protection sociale intégrale en Afrique est encore un luxe, du moins pour le moment. C’est un luxe, mais c’est possible.

 

Les études du BIT et d’autres institutions des Nations unies disent que dans la plupart des pays, même les plus pauvres, des ressources existent. Il y des ressources qui sont mal dépensées, qui ne sont pas efficaces, qui sont gaspillées et qu’il faut dépenser mieux. C’est alors qu’on pourra renverser les tendances. C’est la raison pour laquelle nous incitons à faire une analyse de toutes les dépenses sociales consenties  par les gouvernements pour trouver la formule la plus efficace. Comme le dit la «Thèorie des ensembles*», quand on cherche à trouver l’optimum de chacune des parties, on n’obtient pas forcément  l’optimum du groupe ou de l’ensemble. Alors il faut chercher l’optimum de l’ensemble et aborder les choses d’une façon intégrale. Il y a des pays, et c’est peut-être le cas de le développer ici, qui ont créé une sorte de cadre de la protection sociale ou des états généraux de la protection sociale pour mettre toutes les variables ensemble (santé, infrastructure, éducation, protection des travailleurs, secteurs informels et retraites) afin de trouver une solution d’ensemble.

 

Aujourd’hui, au niveau des Etats africains, est-ce que cette volonté d’étendre la protection sociale à l’ensemble de la population est techniquement possible?
Oui, et il me semble que le BIT a initié plus de dix projets en cours d’exécution dans certains pays africains.  J’espère que  cela va s’étendre. Le BIT a privilégié d’abord les pays qui ont exprimé la volonté d’établir, comme je le disais, des cadres de dialogue et de consultation en protection sociale. Des cadres permanents où employeurs, employés, gouvernements, ONG  et  bailleurs de fonds travaillent ensemble sur des projets connexes avec une vision de moyen et long terme.
Je suis optimiste parce que tous les pays les pays africains, sans exception, ont voté pour la Recommandation 202 de protection sociale du BIT (ensembles de directives relatives à des garanties sociales élémentaires, santé, revenus décents etc., à accorder aux populations. NDLR). Même s’ils savent que c’est ambitieux, ils ont conscience que s’ils n’ont pas d’objectifs à moyen et long terme, ils vont rester dans un statut quo, ce qui n’est pas acceptable.


Notes

La théorie des ensembles est une branche des mathématiques, créée par le mathématicien allemand Georg Cantor à la fin du xixe siècle. La théorie des ensembles se donne comme primitives les notions d’ensemble et d’appartenance, à partir desquelles elle reconstruit les objets usuels des mathématiques : fonctions, relations, entiers naturels, relatifs, rationnels, nombres réels, complexes… 

 

 

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