Doyen de la Faculté des Sciences juridiques Economiques et Sociales de l’Université Mohamed V de Rabat, Elhabib EDDAQQAQ apporte un éclairage sur les relations entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne.

Quelles lectures, politique et économique, peut-on faire de la tournée royale en Afrique ?

Depuis l’accession du Roi Mohammed VI au pouvoir, nous avons remarqué un recentrage de la politique africaine du Maroc. En effet, l’Afrique subsaharienne constitue, dans la vision royale, une zone prioritaire. Ainsi, dès le début de son règne, des actions et des mesures ont été prises en direction du continent africain. On pourrait à ce titre rappeler la décision courageuse prise par le Souverain en 2000 au Caire, consistant à annuler la dette qu’ont les pays africains les moins avancés envers le Royaume.
Ceci dit, l’actuelle tournée royale en terre africaine revêt plusieurs significations, particulièrement sur les plans politique et économique.
Sur le plan politique, il s’agit de raffermir les liens politiques entre le Royaume et les pays qui feront l’objet d’une visite royale, surtout lorsque l’on sait que le contexte géopolitique africain est marqué non seulement par des dynamiques de changement importantes, mais aussi par plusieurs défis, à leur tête la lutte contre le terrorisme. On ne saurait ici souligner l’appui politique que constitue, pour le Maroc, les pays africains concernés, notamment en ce qui concerne la question du Sahara. Le Sénégal, la Guinée Bissau, la Côte d’Ivoire et le Gabon constituent, pour le Maroc, un des ancrages stratégiques les plus importants. Bien entendu, ce sont ces mêmes pays qui ont connu des visites royales précédentes, ce qui souligne une constance dans la démarche africaine du Souverain.
Il convient de relever un message très fort adressé par le Souverain marocain, car cette tournée, qui est la troisième en trois ans, montre la constance et le dynamisme de la politique africaine impulsée par le Roi, puisque de par sa durée, sa tournée africaine montre tout l’intérêt qu’il accorde aux Etats africains frères.
Il est à signaler que le Maroc entretient avec les pays de l’Afrique de l’Ouest, des liens d’amitié, de confiance, d’estime et de respect réciproques, surtout que ces pays partagent une vision commune avec le Maroc, qui est un partenaire fiable et de bonne foi. L’Afrique a en effet été victime des convoitises des uns et des autres, mais ses relations avec le Royaume sont fondées sur la confiance mutuelle, qui constitue un indicateur très important sur le plan politique.
Sur le plan économique, des conventions et des investissements lient le Maroc aux Etats africains partenaires. Il s’agira pour le Souverain, lors de cette visite, de veiller à une mise en œuvre optimale des conventions conclues et à l’élargissement des possibilités d’investissement du Royaume dans ces pays.

Le savoir faire marocain peut également être mis à la disposition des amis africains ; de même que l’investissement peut se révéler être un facteur de développement s’étendant au-delà de l’espace saharien, où on peut investir, créer de l’emploi et de la richesse. Les investissements directs du Maroc à l’étranger sont en majorité (+50%) consacrés à l’Afrique, confortant ainsi la présence économique du Maroc en Afrique. Au delà même de l’investissement, il y’a aussi la coopération sud-sud encouragée par Sa Majesté le Roi, permettant l’établissement d’un partenariat, et la mise en synergie des capacités et des intérêts réciproques.
De plus, les grandes entreprises marocaines portent à l’Afrique, que ce soit sur le plan bancaire, pharmaceutique ou sur le plan aérien. Ainsi, la Royal Air Maroc s’engage de plus en plus en Afrique, au service des Africains, et à ce niveau là il faut signaler la solidarité du Maroc avec l’Afrique, car la RAM est la seule compagnie aérienne qui ait maintenu ses vols dans les pays qui ont été touchés par Ebola, ce qui prouve que le Maroc a un engagement d’une grande sincérité et une véritable solidarité avec l’Afrique.

Cette visite royale permet-elle d’affirmer que l’approche marocaine en termes de coopération Sud -Sud est passée à la vitesse supérieure ?

On pourrait en effet parler d’une véritable approche marocaine de coopération Sud-Sud. Car, au-delà des paroles, c’est en termes concrets qu’il conviendrait d’apprécier cette approche. Il s’agit en l’occurrence d’une démarche dont l’effectivité est le maître-mot. Cette approche singulière attire, certes, au Royaume certaines animosités de la part de quelques pays, mais le conforte tout simplement dans son rôle historique en tant que pays porte-étendard de plusieurs valeurs centrées sur l’amitié, l’humanisme, la solidarité, le voisinage, le partenariat… Celles-là mêmes qui fondent la politique étrangère du Maroc, imprégnée par la diplomatie Royale.
Le Roi est un pionnier de la coopération sud-sud, qu’il considère comme une nécessité absolue ; le message donc est de promouvoir cette coopération sud-sud, sans laquelle il n’y aurait pas de développement, la preuve c’est que les accords de coopération qui sont passés sont de plus en plus nombreux, et concernent aussi bien le secteur économique, de l’enseignement, de l’éducation, le plan sécuritaire et celui de la coopération religieuse.

Quel bilan peut-on faire du raffermissement des relations historiques entre le Maroc et ses nombreux partenaires africains?

Le bilan est positif compte tenu des résultats acquis sur le terrain. Nous remarquons en effet comme nous l’avions souligné auparavant, un « retour africain » du Maroc allant dans le sens d’une plus grande diversification des partenaires et la consolidation des liens avec les partenaires historiques comme le Sénégal, la Guinée Bissau, la Côte d’Ivoire et le Gabon. Bien entendu, l’approche royale est dynamique. D’autres pays africains devraient aussi être intégrés dans cette approche de renouvellement et d’extension. Le Mali en est un, mais aussi le Niger, la Guinée Equatoriale… Quand bien même des pays africains ont reconnu la prétendue « RASD » (Mali, Tchad…), cela n’empêche plus le Maroc d’avoir avec eux des relations de coopération. Nous sommes au cœur d’une approche de « décomplexification » nourrie par une vision pragmatique des choses. En effet, à la longue, cette stratégie, pourrait-on dire, est concluante en termes de retour sur l’investissement « géopolitique ».

Quelle est votre lecture du fait que Rabat considère de plus en plus le secteur privé comme acteur à part entière des relations maroco-africaines, en vue de renforcer les échanges commerciaux et d’augmenter les flux d’investissement du Maroc?

Et pour cause ! Le secteur privé est l’un des « fer de lance » de cette percée africaine du Royaume. En effet, le secteur privé marocain a accumulé une expérience assez importante qui le propulse, aussi, à jouer un rôle géoéconomique en terre africaine. Qu’il s’agit de grandes entreprises publiques ou semi publiques (OCP, IAM…) ou d’entreprises privées (AttijariWafaBank, Groupe Addoha…), les investissements réalisés en Afrique subsaharienne par ces opérateurs constituent un modèle de réussite : logements sociaux, secteur bancaire, agronomie…
C’est dire que le Maroc a développé une véritable diplomatie économique en terre africaine dont le mot d’ordre est le co-développement.

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