Candidat à la présidence de la Banque Africaine de Développement, le tunisien Jaloul Ayed s’est longuement entretenu avec la rédaction de Financial Afrik en laissant parler son expertise, unique, des marchés financiers. Appartenant à la dream team des banquiers qui ont révolutionné le système fianncier marocain vers la fin des années 90, M. Ayed pense que la BAD doit être le chef de file des réformes des marchés financiers africains

Qu’est-ce qui motive votre candidature à la présidence de la Banque Africaine de Développement ?

Ma candidature m’a été suggérée par des amis Africains et par certains partenaires au développement. L’idée m’a travaillé. En engageant des consultations avec les autorités tunisiennes, j’ai obtenu leur soutien fort, surtout à un moment où la Tunisie manifestait un intérêt renouvelé pour jouer un rôle nettement plus dynamique dans l’intégration économique de notre continent. Ma passion pour l’Afrique n’est pas nouvelle. En tant que banquier, ayant travaillé dans la structuration financière de grands projets depuis Londres puis à Casablanca au sein du Groupe BMCE, j’ai eu à approfondir cette relation avec le continent et son système économique et financier. Ainsi, depuis le début des années 2000 j’étais persuadé que l’avenir est en Afrique. J’ai joué un rôle de premier plan dans l’ouverture de la BMCE Bank, que j’ai servi en tant qu’Administrateur Directeur Général, vers l’autre rive du Sahara. Cela s’est matérialisé par la création des filiales sénégalaises et camerounaises de sa banque d’investissement.. Puis l’opportunité s’est présenté de racheter le contrôle de Bank of Africa. Aujourd’hui, la BMCE Bank est une institution continentale présente dans plusieurs pays et participant, aux côtés d’autres instituons, à l’intégration financière du continent. Par ailleurs, j’étais convaincu qu’il fallait créer une banque d’investissement totalement dédié à l’Afrique dans la place financière de Londres.. C’est cette conviction qui a poussé notre groupe à obtenir une licence bancaire et lancer MediCapital Bank devenue par la suite BMBE Bank International.

Si vous étiez élu président de la BAD,quelles sont les orientations les plus urgentes que vous comptez lui insuffler ?

Si l’honneur devait m’échoir de diriger la BAD, je mettrai à contribution toute mon expérience et mon expertise dans l’ensemble des domaines de la finance et du développement. Je m’engagerai à consolider les acquis de la BAD et lui donner des orientations fortes afin de contribuer, entre autres, à la mobilisation des immenses ressources financières dont regorge l’Afrique. Des ressources qu’on doit mobiliser par la volonté politique et à travers des réformes indispensables. La BAD servira de levier intellectuel et de plateforme d’ingénierie financière capable d’appuyer les Etats et les marchés financiers d’une manière effective et surtout innovante.

Quid des premières réformes que vous estimez nécessaires pour donner une nouvelle dynamique à la banque?

Permettez-moi de ne pas parler de réformes compte tenu de ma position extérieure à l’institution. Je parlerai plutôt de poursuivre les stratégies actuelles axées sur un développement durable inclusif et en respect avec l’environnement. Je suis parfaitement d’accord avec la stratégie élaborée et les domaines d’intérêt soulevés. Oui pour la bonne gouvernance, l’intégration africaine et l’orientation vers le secteur privé et les infrastructures.. Il me paraît aussi indispensable d’approfondir les réformes des systèmes financiers africains, et d’inscrire la culture comment un élément essentiel dans tout programme de développement durable. Tout cela pour dire que je compte continuer à mener la vision stratégique de la banque telle qu’approuvée par ses instances de gouvernance et d’initier une réflexion profonde sur d’autres initiatives que je jugerai nécessaires. La différence sera faite dans dans l’exécution de la stratégie et l’alignement de l’organisation avec les axes stratégiques du groupe. Tout en rappelant qu’il est difficile d’apporter un jugement de l’extérieur, je pense qu’il y’a probablement de nouveaux chantiers qu’il serait souhaitable d’initier..


Vous avez évoqué tout à l’heure la réforme des systèmes financiers africains ?
Pourquoi et comment ?

Ces réformes me paraissent fondamentales dans le contexte de la recherche du financement des projets de développement de l’Afrique pour les 50 ans à venir. Le stock d’actifs existant sur l’Afrique subsaharienne est estimé à 11 trilliards de dollars. Ce volume est appelé à doubler d’ici 2022. Les 6 grands fonds de pension répertoriés actuellement en Afrique sub-saharienne gèrent 630 milliards de dollars d’actifs. Ces actifs vont atteindre 7 trilliards d’ici 2050 selon certaines estimations. Il faudra y ajouter les actifs des compagnies d’assurances et des fonds souverains. Bref, l’Afrique dispose des ressources importantes. Toute la question est de savoir comment les mobiliser à bon escient pour financer le développement de notre continent . L’augmentation notable des investissements inter-africains, qui ont augmenté de 20 à 30% sur les dix dernières années, est de bon augure. Les banques nord-africaines, sud-africaines et nigérianes élargissent leurs réseaux, constituant ainsi des plateformes d’accès à leurs clients partout en Afrique. Il appartient à la BAD d’étudier les voies et moyens de renforcer cet élan, et de consolider les capacités des pays d’accueil pour attirer plus de capitaux. La BAD doit être l’intermédiaire en termes de connaissance et d’expertise financière, et de facilitatrice dans la réaffectation des capitaux africains pour servir l’Afrique.

Est-ce que ce rôle d’intermédiaire dans l’expertise financière devrait occulter le rôle de bailleur de fonds que joue la banque vis-à-vis des pays africains membres et du secteur privé ?

En fait, la banque restera largement le chef de file des financements des pays africains vis-à-vis des autres partenaires de développement. Les immenses besoins du continent demandent la mobilisation des fonds en interne et en externe qui dépassent la capacité de la BAD. C’est pourquoi, elle est appelée à innover et à emprunter les instruments innovants de l’ingénierie financière pour rassurer encore plus les investisseurs tant locaux, régionaux qu’internationaux. En couvrant une partie des risques que les investisseurs ne peuvent pas prendre, en aidant les pays à développer leurs marchés domestiques de capitaux, en assistant les régulateurs dans l’assouplissement de certains dispositifs réglementaires aujourd’hui désuets, la Banque africaine provoquera la rapide mobilisation des fonds à partir des liquidités existantes et non encore exploitées.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ces réformes qui faciliteront la mobilisation des gisements de liquidités africaines ?

Les réformes sont nombreuses. La plus simple est de permettre aux fonds de pension d’investir plus sur le continent. Le fonds sud africain PIC (Public Investment Corporation) gère 150 milliards de dollars mais n’alloue que 1% à l’Afrique…Des ajustements réglementaires peuvent en outre permettre aux compagnies d’assurance d’utiliser une partie de leurs réserves techniques pour investir dans les fonds d’investissement de private equity ou d’infrastructures.. Mais pour accompagner cette tendance, il faut s’assurer à ce que les investisseurs puissent accéder à des mécanismes de couverture de risques qui font largement défaut aujourd’hui en Afrique. Par e exemple la rentabilité d’un projet peut mettre mise en péril par les fluctuations de change. Il y a des instruments de couverture que les pays africains doivent mettre en place s’ils souhaitaient attirer plus d’investissements directs étrangers. La BAD peut et doit jouer un rôle primordial dans la mise en place de ces instruments novateurs.

Quelles sont les conditions qu’il faut réunir pour que les pays d’accueil puissent accueillir ces montants importants dans les cinquante ans à venir ?

L’objectif essentiel doit être, en premier lieu, la mobilisation de ressources domestiques. Ce qui suppose des politiques volontaristes pour optimiser l’épargne nationale et privée. Nos pays doivent développer les marchés financiers au sens le plus large, englobant les banques et les marchés de capitaux (dettes, obligations et equity). Outre les banques commerciales, les investisseurs institutionnels et les gestionnaires d’actifs seraient appelés à jouer un rôle plus actif à dynamiser ces marchés. En particulier, les fonds de pension et les compagnies d’assurance sont outillés pour mobiliser des ressources à long terme. Ils pourraient ainsi participer au financement de projets d’infrastructures qui demandent des financements à moyen et long terme et qui dégagent des cash-flows en monnaie locale. Il arrive souvent dans nos pays que ces projets soient financés en devises ce qui pose l’épineuse problématiquement du risque de change qui met souvent ces projets en péril.. Là aussi, si le recours au financement étranger est inévitable, des techniques existent, telle que les swaps de devises à long terme que les banques centrales peuvent mettre en place, dans le but d’atténuer ces risques et préserver ainsi la viabilité de ces projets. . ,. Il faut, par ailleurs’ développer des marchés régionaux plus dynamiques et liquides. Ceci est d’une importance capitale pour les petits pays qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour développer leurs propres marchés domestiques. Le marché financier de l’Union Economique et monétaire ouest-africain (UEMOA) est un bon exemple, mais encore faut-il qu’il soit actif. L’idéal c’est de jouer sur l’imbrication entre marché national et marché régional.

Quel rôle doivent jouer les banques commerciales dans cette dynamique de mobilisation des ressources ?

Elles continueront à jouer un rôle important dans la bancarisation encore faible dans la plupart des pays africains. Les réseaux bancaires vont se renforcer en profitant de plus en plus de la convergence entre banques et télécoms. Les banques doivent aussi être de vrais agents du changement pour la création de marchés d’obligations domestiques. Je pense, par ailleurs, que les banques doivent appuyer les capacités de refinancement des entités de microfinance qui jouent un rôle primordial dans la promotion de l’inclusion financière dans nos pays, et qui mériteraient de s’organiser pour former une industrie à part entière bénéficiant d’un appui fort de la part des autorités monétaires.. Par ailleurs, la convergence entre la banque et l’assurance, qui a bien réussie au Maroc, améliorera la pénétration de l’assurance et, donc, la mobilisation des ressources.

Peu de pays ont accés au guichet central de la BAD . Comment faire pour les autres ?

Durant les huit dernières années, on a vu des pays qui étaient à bas niveaux de revenus se hisser graduellement au niveau de pays à revenus intermédiaires. Il est donc fort probable que ces pays puissent remplir les conditions d’éligibilité de la Banque et bénéficier ainsi des mécanismes de financement de la BAD. Les autres pays, surtout ceux qui sont toujours dans un état de fragilité, continueront à bénéficier de l’appui du Fonds Africain de Développement. La BAD continuera à apporter toute son assistance à ces pays pour améliorer leur statut en accélèrent leurs programmes de développement et en menant à bien les réformes nécessaires pour y arriver.

Propos recueillis par Adama Wade