«A l’image de Shangaï, l’Afrique doit être le prochain marché du monde»

En tournée ouest-africaine au Mali, au Sénégal et en Côte d’ivoire, Birama Boubacar Sidibé, un des huit candidats à la présidence de la Banque africaine de développement(Bad), estime que l’Afrique devrait être le prochain marché du monde. Entretien avec Financial Afrik.

Vous avez été reçu en audience par le Président Macky Sall. Quelle était la teneur de vos échanges?

J’ai été effectivement reçu lundi4 mai 2005 par le Chef de l’Etat sénégalais Macky Sall. Je lui ai exposé ma vision d’une BAD modernisée au service exclusif des pays africains, une vision inspirée par la nouvelle génération de leaders vertueux, des démocrates comme lui, comme les Présidents Alassane Ouattara, Ibrahima Boubacar Keita, etc. Je suis de l’Afrique de l’ouest et je considère que ce leadership de type nouveau pense global et agit local. Il ne s’agit pas pour moi d’une campagne politique, j’ai plutôt présenté au Président Sall ma vision du duo économique et politique que je veux imprimer au continent.

Aujourdhui, l’Afrique est très respectée et parle d’une seule voix. Ce qui n’est jamais arrivé depuis 50 ans. Les Présidents Sall, Ouattara , Keita et d’autres inspirent beaucoup de choses vers l’émergence. Le Président sénégalais m’a assuré de l’amitié et du soutien de son pays. Je suis un ami du Sénégal, un pays pour qui j’ai beaucoup contribué en amenant la banque islamique de développement (Bid) à accorder 1,2 milliards de dollars pour le soutien au Plan Sénégal émergent(Pse). Je me réjouis du fait que plus de 90% de cette manne financières ont été déjà engagés. Ma vision d’une banque africaine modernisée, attentive aux besoins de ses membres et pourvoyeuse de solutions durables pour l’Afrique est le fruit d’une réflexion personnelle. La présidence de la Bad est une affaire trop sérieuse. Il s’agit de diriger une énorme machine, une institution majeure qui a reçu la notation Triple A et qui lève des fonds immenses. Tenez, le capital total autorisé de la Bad est évalué à ce jour à plus de 100 milliards de dollars. Le risque systémique est évident si cette banque est mal gérée.

Qu’est ce qui vous différencie des sept autres candidats ?

Nous sommes tous des candidats respectables. Il appartiendra au conseil des gouverneurs de la banque d’apprécier les différents profils. Pour ma part, j’ai eu la chance d’assurer l’intérim de la présidence du conseil d’administration de la Bid en rendant effectifs les 5 milliards de dollars annuels d’engagements. Je pense à mon humble avis qu’aucun des autres candidats n’a eu cette expérience. De même j’ai dirigé Shelter Afrique. Ce fût une expérience unique. Autant dire que je connais ce continent comme ma poche. Mieux, mon portefeuille à la Bid couvrait outre l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie du sud-est et l’Europe centrale. Je pense que cela me donne une certaine hauteur de vue car des pays émergents comme le Viet Nam, la Malaisie et l’Indonésie ont fait partie de mon champ d’action. En tant qu’innovateur et réformateur, j’ai assuré un leadership basé sur l’anticipation pour avoir été au cœur du Triple Win en collaboration avec la fondation Bill Gates. L’Afrique est à la croisée des chemins ; elle a véritablement changé depuis une vingtaine d’années. C’est dans cette perspective que la conférence mondiale sur les changements climatiques prévue en décembre 2015 à Paris est d’une importance capitale notamment dans le cadre de la transition vers l’énergie propre. L’Afrique a changé, elle ne reçoit plus de leçons des bailleurs de fonds, elle est devenue plus smart. Il y’a une nouvelle conscience citoyenne et c’est la rue qui impose désormais les nouvelles conditionnalités et non les bailleurs de fonds. Le continent va lever des capitaux et émettre des Sukuks. Il ya de nouveaux acteurs sur le terrain à l’image de la Chine, de l’Inde, bref des Brics. La BAD amorce un virage décisif et doit renouveler son logiciel pour s’adapter aux problématiques de l’heure. Elle a même atteint la limite prudentielle en Afrique du nord. Si la banque ne se renouvelle pas, ses recettes ne vont plus couvrir ses dépenses.

Depuis une dizaine d’années, l’Afrique connaît une forte croissance. Au même moment la pauvreté demeure galopante. Comment faire pour corriger ce paradoxe ?

Ecoutez, la Bad vient en support aux Etats africains. L’Afrique a déjà identifié le problème de la croissance forte qui doit être mieux partagée. C’est l’objectif de l’agenda 2063. Depuis 10 ans, la richesse globale du continent s’accroit. Cependant, il faut qu’elle soit durable, qu’elle continue donc d’être positive et qu’elle atteigne tout le monde. C’est le travail des économistes, des stratèges. L’Afrique doit être plus résiliente aux chocs exogènes et disposer de Pme à l’italienne et d’emplois massifs. Nous avons déjà mis en place les bases politiques et économiques de l’inclusion. Le problème, c’est la source de la pauvreté qui est l’exclusion, c’est la question majeure. Nous devons mettre en place des programmes d’inclusion économique, créer plus d’emplois et plus de valeur ajoutée en développant la micro industrialisation.

La banque doit trouver des solutions financières à toutes ces problématiques. La grande question est la suivante : Comment faire pour que l’Afrique soit le prochain Shanghai (Ghouangzou), à savoir le prochain marché du monde. C’est parce que c’est sur notre continent que le retour sur investissement est le plus important . La BAD doit dans ce sens être le berger de tout le monde. Il y’a juste quelques jours, un fonds de pension américain a décidé d’investir 1 milliard de dollars en Afrique. Or, il s’agit d’institutions très rigoureuses sur leurs modalités de financement.

La BAD a lancé la stratégie 2013-2022 pour une transformation plus vertueuse du continent. Comment percevez-vous cette nouvelle donne ?

Ecoutez, nous vivons déjà cette transformation vertueuse avec les exemples de scrutins démocratiquement organisés comme celui du Nigeria avec à la clé des résultats acceptés par tout le monde. La transformation vertueuse est ancrée dans la gouvernance. Le Nigeria, le Burkina, le Burundi sont des exemples patents. Les prêts d’appui à la gouvernance ne sont plus opérants car l’Afrique se prend en charge elle-même dans ce domaine. Désormais, il est quasi impossible de tricher au cours des scrutins electoraux. Mieux, le continent ne triche plus avec ses programmes macro-économiques. Nous sommes sur ce plan mieux lotis que l’Espagne ou la Grèce et la BAD doit accompagner cette transformation vertueuse.

Dans votre vision vous évoquez la nécessité de l’ajustement du mode opératoire de la banque. De quoi s’agit –il ?

Vous savez, l’ancienne secrétaire d’état des Etats-Unis, Madeleine Albright, disait en filigrane que les institutions de développement de l’après-guerre sont trop lentes pour s’adapter aux nouveaux paradigmes. Aujourd’hui, la BAD a besoin de changer son mode opératoire pour des raisons techniques. Pendant 50 ans, on a accordé des prêts souverains pour notamment réaliser des infrastructures sans garantie de l’Etat. Maintenant, ça ne marche plus car il y’a des limites prudentielles à respecter. Ce modèle classique de financement a montré ses limites surtout dans le cadre de la réalisation des infrastructures régionales. Il faut imaginer un nouveau modèle pour transformer le potentiel de développement en investissements afin d’avoir des rendements à long terme des pays concernés. Le partenariat public privé (Ppp) doit être par exemple transformé en instrument d’investissement à long terme pour l’Afrique. Nous avons besoin de cet ajustement dans l’exercice de solutions intelligentes.

Vos chances de devenir le prochain Président de la Bad sont –elles réelles ?

J’ai un projet véritable pour l’Afrique et une confiance absolue en mes capacités de réformateur. Mon ambition est de servir l’Afrique en ce moment si critique de son histoire. La capacité de persuasion est un art. Avec plus de 35 ans d’expérience sur le continent, en Asie, au Moyen-Orient et en Europe, je n’ai pas peur des défis et l’Afrique est passée du pessimisme à l’optimisme. De plus, la BAD ne fait pas l’économie à la place des économistes. Elle est plutôt l’employée des Etats africains et non le contraire.

Quelle place occupe dans votre programme la problématique majeure du financement du développement ?

C’est une question très importante qui mérite réflexion. Le financement du développement est d’ailleurs la priorité dans mon programme et j’insiste beaucoup sur l’innovation. Le triple win que nous avons inventé avec la fondation Bill et Melinda Gates est une de ces innovations dont je viens de parler. Les investisseurs ont de l’argent et n’attendent de voir qu’un cadre propice à leur investissement pour s’exécuter. Le moment est venu de construire une Afrique qui attire les investisseurs de tous bords. Il faut faire des projets structurants comme ceux de l’Omvs qui a su construire des barrages communs aux trois pays membres. Il faut attirer les privés dans ces projets car leurs capacités d’endettement est supérieure à celle des Etats.

Propos recueillis à Dakar par Albert SAVANA