Entretien Exclusif.Lionel Zinsou a rejoint PAI en 2008. Il en est aujourd’hui Président du Comité Exécutif. Il a démarré sa carrière professionnelle comme maître de conférences et professeur d’économie à l’Université de Paris ; il a ensuite été conseiller du Ministre de l’Industrie puis du Premier Ministre.

En 1986, il est entré chez Danone, où il a occupé divers postes, dont ceux de Directeur du développement, Directeur Général de HP et de Lea & Perrins, et membre du Comité exécutif. En 1997, il est devenu General Partner de la banque Rothschild ; il y a occupé les postes de Directeur du groupe Biens de Consommation et de Directeur Moyen-Orient et Afrique, et a siégé au Comité d’investissement mondial de la banque. Il a été nommé Président et Président du Comité Exécutif de PAI en 2009. Diplômé de l’École Normale Supérieure (1975) et titulaire d’une Maîtrise d’Histoire économique et Professeur agrégé de Sciences économiques et sociales, cet économiste s’est entretenu avec Financial Afrik en marge du forum Afrique Développement tenu à Casablanca à la mi-février 2015. Cet entretien est paru dans Financial Afrik numéro 16.

Le Sénégal, le Gabon et la Côte d’Ivoire disposent chacun d’un plan d’émergence. Ne sommes-nous pas dans une logique de concurrence?

Le ministre sénégalais des Finances a répondu à cette question (NDLR: lors du forum Afrique Développement des 19 et 20 février 2015) en prenant en exemple les différents projets à caractère régionaux inscrits dans les programmes de développement de son pays. Par exemple, le pont entre le Sénégal et la Mauritanie, les voies ferrées et les routes facilitant les échanges avec le Mali, la nouvelle centrale électrique en projet qui implique la Guinée.etc.

Les grands projets d’infrastructures comportent en général des retombées régionales. C’est le cas du port marocain de Tanger Med qui a saturé sa première tranche et est en phase d’extension pour doubler de capacité. Ce port concentre aujourd’hui 40% du trafic avec l’Afrique et 15% avec l’Europe. En réalité, il faut que chaque pays développe ses infrastructures et les rentabilise dans un contexte de développement régional. Si vous prenez le cas du Bénin, le projet le plus important concerne la boucle ferroviaire et implique le Niger, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Togo. C’est dire que la rivalité supposée est artificielle. Un un grand aéroport qui se construit à Dakar profite à toute la région.

Est ce que le talon d’Achille de tous ces plans nationaux pour l’émergence n’est pas leur mode de financement axé sur l’endettement ?

Je ne le pense pas. C’est dans la nature des choses. Il y a des financements à long terme sur des horizons de 30 à 50 ans adaptés à la construction de grands ouvrages comme les centrales électriques, les projets Telecoms et les infrastructures. Il y a certes un chaînon manquant car tous les projets ne sont pas immédiatement rentables. Pour exploiter les ressources minières enclavées, les chemins de fer sont nécessaires. Des moyens palliatifs comme l’aide publique sont parfois nécessaires. Les grands pays émergents ont tous fait recours aux Eurobonds pour se financer. Il faut des instruments financiers adaptés permettant d’associer le privé et d’obtenir des différés de remboursement et des maturités longues.

Quelle est la part que doit jouer l’épargne africaine dans le financement des projets d’infrastructure?

L’épargne constitue entre 15 et 20% du PIB africain, soit deux fois le niveau japonais, quatre à cinq fois l’Amérique du Nord. C’est toutefois moins que la Chine qui épargne l’équivalent de 40% de son PIB. Il faut dire aussi qu’il y a des variations d’un pays à l’autre. Les pays exportateurs de pétrole ou disposant d’une rente minière ont des surplus et peuvent faire face aux dépenses courantes voire réserver une partie pour les générations futures. L’exemple le plus achevé est le fonds diamant du Botswana. Il y a l’épargne des entreprises tirée de leurs profits et l’épargne des ménages très peu utilisée. Par le passé, l’épargne détenue dans les banques ne finançaient que les crédits de campagne agricole et jamais par exemple les logements, contrairement à l’Afrique du Nord et l’Afrique Australe.

Encore aujourd’hui, en Afrique intertropicale, les banques n’accordent que des financements à court terme. Par le passé, il fallait toujours s’endetter à l’étranger avec de la monnaie forte pour réaliser des projets. Maintenant, l’on assiste à une certaine sophistication avec l’utilisation du marché financier. L’on sent une certaine profondeur de l’épargne. Toutes les obligations émises récemment ont été sur-souscrites. L’épargne oisive devient peu à peu active. Néanmoins, le total des actifs financiers (actifs bancaires, actions et obligations) représente seulement une fois le PIB du continent. Ce n’est pas assez comparé aux pays avancés où ces actifs représentent quatre fois le PIB. L’on observe en outre un certain déséquilibre entre les 23 Bourses actives en Afrique. A elle seule, l’Afrique du Sud représente les deux tiers des actifs financiers du continent. Cela dit, la tendance générale est positive. D’une manière générale, la mobilisation de l’épargne s’intensifie avec le développement des banques panafricaines. Le micro-crédit joue un rôle non négligeable dans la mobilisation de cette épargne africaine.

Quels sont les points d’ancrage entre la fondation Euro Afrique et une initiative comme Afrique Développement?

L’idée qu’on a développé avec Tidiane Thiam, Hubert Vederine, Jean-Michel Severino et Hakim El Karaoui est que les vrais acteurs du changement sont les sociétés civiles. Et dans l’expression «sociétés civiles», il y a les entreprises. Qui aurait pu imaginer, il y a vingt ans, que la marocaine Attijariwafa Bank sera la première banque de la zone CFA, qu’Ecobank, capitaux à dominance sud-africaine et nigériane, allait être le premier réseau panafricain, que la BMCE allait prendre le contrôle de la BOA et être la première banque du Mali et du Benin? Personne n’aurait imaginé ce scénario. Tous pensaient que cela se jouerait entre le Crédit Lyonnais vendu à Attijariwafa Bank en ce qui concerne sa partie africaine, la standard Chartered et la Barclays. Or, c’est l’inverse qui s’est produit. C’est Stanbic de l’Afrique du Sud, Absa et BMCE Bank qui se sont développées. Il faut encore s’attendre à des surprises.

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