L’Afrique du Sud n’a pas le monopole du racisme inter-africain

A quelques semaines d’un sommet de l’Union Africaine qui devait annoncer le lancement du plan d’action de l’Agenda 2063 sensé inaugurer une nouvelle Afrique, plus intégrée et solidaire, l’Afrique du Sud est rattrapée par les démons de la xénophobie.

Les propos de Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu, roi des zoulous, relayés par Edward Zuma, le propre fils du président Jacob Zuma, ont mis le feu sur le Kwa Zulu-Natal et renvoyé les théoriciens de l’intégration africaine à leurs chères études.

«Les étrangers doivent quitter le pays», [ En anglais: We are requesting those who come from outside to please go back to their countries] avait déclaré l’Autorité coutumière zoulou il y a trois semaines sans tomber sous le coup de la loi ni sous le flot des condamnations morales.

S’en est suivi une brutale chasse au noir qui a culminé à Johannesburg et à Durban par des scènes atroces d’éthiopiens brûlés vifs, de somaliens mutilés et de Congolais découpés à la machette. Les images et les vidéos qui défilent dans les réseaux sociaux font froid dans le dos. En dix jours, l’on dénombre 6 morts et 2000 déplacés.

La passivité des autorités post-apartheid choque le monde entier. Les capitales africaines qui ont été, dès les années 60, les principaux centres d’une longue et coûteuse lutte contre l’Apartheid sont bouche-bée.
Ces meurtres à ciel ouvert révèlent une profonde crise de leadership et l’échec de l’ANC à transformer l’appareil militant qu’il était en moteur de la transformation économique et sociale. En proie à la misère galopante, l’Afrique du Sud a du mal à assumer son statut de locomotive régionale.

Déjà perceptible sous Tabo Mbeki, la dérive du Black Economic Empowerement (discrimination positive mise en place à la fin de l’Apartheid pour favoriser l’émergence d’une élite autochtone) est flagrante sous l’ère Zuma. Le partage du gâteau entre vrais et faux combattants de la liberté a accouché d’une bourgeoisie artificielle sans ancrage sur les dures réalités du pays et sans profondeur historique.

La violence de la société de consommation a imposé l’idéal de la chasse aux privilèges, aux BMW série 3 , aux Villas avec vues sur mer au détriment de la lutte contre le chômage, quotidien de 40% des jeunes sud-africains. L’idéal arc en ciel né de l’idéologie de la résistance s’est évaporé dans le quotidien fait de privations et de violence dont ont en partage une immense majorité de ce pays de 60 millions d’habitants.
Le festin des nouveaux riches a dévalorisé le goût de l’effort, rompu la chaîne de solidarité inter-sud-africaine et transformé l’espoir d’un monde meilleur, entrevu le 11 février 1990 à la libération de Mandela, en cauchemar d’un nouveau Far West où l’espérance de vie est collée à la ceinture.
Il faut le dire, bien avant le vacarme des machettes, le président Jacob Zuma lui-même avait tué l’espoir à coup de millions de dollars engloutis dans sa résidence secondaire et dans l’entretien de sa cour.
Lui et ses compagnons, emmurés dans leurs bunkers de luxe, ont perdu la direction du pays et abandonné le long chantier qui devait renforcer la cohésion sociale à travers l’inclusion des marginalisés par l’éducation et la santé.
Preuve de la crise de leadership qui traverse l’Afrique du Sud, le mutisme du président Zuma, qui ne s’exprimera qu’une semaine après les violences. : «Cela doit cesser parce que nous ne pouvons pas continuer à nous entretuer en tant qu’Africains qui partagent le même continent», a-t-il dit, sans la force morale et le charisme de ses deux prédécesseurs. «Les pays africains nous ont aidés dans la lutte pour la libération. Ils ne nous ont pas tourné le dos. Donc, il est important pour nous de garder cela à l’esprit» poursuit-il dans une sorte de sermon d’un mauvais pasteur du dimanche. Les réactions ont fusé de tous côtés.
«Tu as perdu le contrôle du pays parce que tu as perdu le contrôle de ta propre famille. Ton propre fils (Edward Zuma) a dit que les étrangers doivent quitter et tu n’as pas réagi» a aussitôt déclaré Julius Malema, ex-leader des jeunesses de l’ANC, réputé pourtant très nationaliste.
De son côté, l’ambassadeur du Congo sur place, Bene M’Polo, s’est fait le porte-voix de l’Afrique dans un entretien accordé jeudi 16 avril à Radio Okapi. « J’ai eu des conversations avec la police. Ce que je n’ai pas compris, ce que quand il y a des attaques, les policiers sont là comme des spectateurs. Ils n’interviennent pas. On attend porter à l’intention des autorités tant nationales que provinciales cette situation pour qu’on arrête ces exactions le vite possible ».
A quelques jours du sommet de l’Union Africaine, ces événements tragiques montrent que tout projet d’intégration doit inclure aussi la base. L’erreur serait à notre sens d’oublier que les violences sud-africaines s’inscrivent dans une tendance continentale. Le récent renvoi des congolais RDC du Congo Brazzaville, les vagues d’expulsion des subsahariens en Angola, sont autant de signes avant coureurs d’un malaise profond qui nous pousse à aborder un des grands tabous de l’Afrique moderne: le racisme inter-africain. Et si le sommet de l’Union Africaine y consacrait une séance ?

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