Philippe Chalmin
Philippe Chalmin

Diplômé de HEC, Agrégé d’histoire et Docteur es lettres, Philippe Chalmin est professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine où il dirige le Master Affaires Internationales. Il est le président fondateur de Cyclope, le principal institut de recherches européen sur les marchés des matières premières qui publie chaque année le rapport Cyclope sur l’économie et les marchés mondiaux.
Il a été nommé en octobre 2010, Président de l’Observatoire de la Formation des prix et des Marges Alimentaires auprès des Ministères français de l’Agriculture et de l’Économie et des Finances. Il a été membre du Conseil d’Analyse Économique auprès du Premier Ministre, du Haut Conseil des Biotechnologies et du Conseil des Ventes Volontaires. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont, parmi les plus récents, « Le monde a faim » (2009), « le siècle de Jules » (2010), « demain, j’ai 60 ans, journal d’un économiste » (2011), « Crises, 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances » (2013). Dans cet entretien réalisé à Casablanca en marge du forum Afrique Développement, M. Chalmin déclare que la “transformation des matières premières sur place ne doit pas être une priorité pour l’Afrique”. Entretien.

Vous avez eu lors de la conférence Afrique Développement une position assez singulière sur la transformation des matières premières africaines en Afrique?

En effet. Contrairement à ce qu’on pense, transformer sur place n’est pas gagné d’avance. Il faut distinguer entre la première transformation qui consiste à broyer et à triturer et la deuxième transformation. Dans la première, on obtient un demi-produit avec un marché aussi erratique que celui de la matière première. Donc une marge extrêmement instable. On le connaît bien, c’est la marge de raffinage du pétrole, c’est la marge de transformation du cacao, de trituration des oléagineux. etc. C’est valable pour toutes les filières. Aussi, je me demande si cette activité de première transformation a un intérêt relatif d’autant plus qu’il s’agit d’une activité capitalistique et très peu créatrice d’emplois. D’un strict point de vue de l’analyse macroéconomique, je ne suis pas sûr qu’il faille concentrer les ressources à ce niveau.

Pourtant un pays comme la Côte d’Ivoire compte encore augmenter sa part de transformation ?

La Côte d’Ivoire produit 1 million de tonnes de cacao. C’est logique qu’elle triture environ 200 000 tonnes pour satisfaire une demande intérieure et sous régionale. Faut-il aller au delà ? Je n’en suis pas sûr. Pour un pays producteur de pétrole, une raffinerie servirait éventuellement aux besoins intérieurs. Mais y-a-t-il un avenir à ne plus exporter que des produits transformés? Je n’en suis pas sûr. En ce moment là, il faut analyser l’état des lieux du marché de cette première transformation. On pourrait se retrouver dans la surcapacité.

Votre position va à l’encontre des objectifs des plans émergents des pays africains qui font de la transformation des produits de base une priorité ?

Dans l’histoire économique, la grande industrie industrialisante fut les textiles, la cottage industry, qui s’est développée non chez les producteurs de coton mais là où la main d’œuvre était abondante et l’énergie disponible. La main d’œuvre est un atout majeur dans le processus de développement industriel. Il n’y a pas de logique à ce que l’industrie textile soit localisée chez les producteurs de coton. Cela ne s’est jamais passé ainsi dans l’histoire. L’industrie textile s’est développée là où il y avait de la main d’œuvre et de l’énergie. Donc, dans les vallées des Vosges et le Lancancester. L’industrie textile ne s’est pas développée dans les zones de culture du coton du Sud des USA. Je ne suis pas choqué par le fait qu’un pays reste exportateur des matières premières s’il est capable de réutiliser la rente ailleurs.

Quels sont les points forts des trois plans émergents (Sénégal, Gabon et Côte d’Ivoire) présentés lors du forum Afrique développement ?

Les trois pays sont différents avec des histoires différentes. Il y a dans le lot un producteur de pétrole dont on peut dire beaucoup de chose sur la gestion et le gaspillage de la rente. Il y en a un autre qui était relativement bien géré mais s’est payé dix ans de guerre civile. L’échec de la fin de l’époque Houpheit Boigny est qu’il n’avait pas réussi à sortir de la monoculture du cacao. C’est en général là le grand échec des pays africains qui n’ont pas réussi à mettre en place une industrie. A mon avis, le Sénégal qui n’est pas producteur de pétrole présente plus de chances avec une meilleure stabilité politique et démographique et une conjoncture favorable en cette période de baisse des cours.

Pourtant ces trois pays partagent une caractéristique: une offre d’ énergie encore juste avec des délestages?

Il faut appeler les choses par leur nom. A mon avis, le délestage s’explique, y compris au Sénégal, par la mauvaise gouvernance. Car même les pays disposant de la rente pétrolière souffrent du phénomène. L’exemple le plus frappant est l’Afrique du Sud qui n’a pas investi suffisamment au bon moment pour anticiper sur la demande.

Certains de vos confrères économistes estiment que le temps de l’Afrique est venu?

Je n’en sais rien. J’aurai quand même quelques vagues doutes là dessus. Sans être afropessimiste, je pense qu’il faut faire très attention. Je trouve que le défi africain est le défi majeur du 21ème siècle. Le manque de maturité des élites africaines pose encore problème. Je sais que nous, occidentaux, n’avons aucune leçon à donner en matière de la corruption. Mais c’est vrai,d’un autre côté, que le pragmatisme et le réalisme des élites asiatiques font défaut à leurs homologues africains. C’est là la grande différence entre les deux zones.

L’Afrique n’est-elle pas prisonnière d’une architecture coloniale encore intacte avec des instruments comme le CFA et des frontières souvent artificielles ?

On ne peut pas mettre tout sur le dos du colonialisme qui n’a pas été un cas particulier à l’Afrique. L’Asie a subi aussi la colonisation et des guerres de libération plus meurtrières et dévastatrices. Certes, il y a toujours une françafrique qui est là mais il ne faut pas non plus lui mettre tout sur le dos. D’autant que la situation n’est pas meilleure e en Afrique anglophone. Les choses vont peut être bien en Afrique de l’Est mais le cas du Nigeria n’est quand même pas brillantissime. Je n’adhère pas au sanglot de l’homme blanc. L’Afrique a été certes destructurée par la traite nègrière. Là aussi soyons objectifs. Je ne vous apprend rien en disant que la traite la plus grave a été arabe et orientale. Il y a un grand éditeur de presse qui disait qu’en Afrique ce ne sont pas les peuples qui sont sous-developpés, ce sont les dirigeants. Lui peut le dire. Moi, je peux le penser.

Pensez-vous que le Maghreb peut être une rampe de lancement pour une Afrique émergente?

A mon avis, le Maghreb n’existe pas puisque la frontière entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis 1994. Je suis néanmoins assez impressionné du dynamisme de l’ouverture marocaine vers le Sud.

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