Dov Zerah
Dov Zerah

Dernièrement, la chronique a été défrayée par un travail de chercheurs sur la fin prochaine de notre civilisation, la chute inéluctable de notre monde. Intitulé « Human and Nature Dynamics (HANDY), ce travail présente des projections de l’avenir de notre monde, sur la base d’une modélisation de la durabilité de nos sociétés, compte tenu de l’utilisation excessive des ressources naturelles et de l’accentuation des inégalités.

 

 

Ce travail a été conduit par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs dirigés par Safa Motesharrei, mathématicien, et Eugenia Kalnay de l’université du Maryland, et Jorge Rivas de l’université du Minnesota. Ecartons immédiatement un premier sujet de polémique. Même si elle a financé et aidé les chercheurs dans leur travail de modélisation, la NASA a déclaré n’avoir aucune responsabilité dans ce travail. Elle n’endosse pas ce travail, et encore moins ses conclusions.

Même si toute prévision, toute prédiction, est destinée à être désavouée par les faits, et que le pire n’est jamais sûr, examinons de près ce travail de recherches et ses conclusions aussi sombres soient-elles. L’équipe a analysé les causes de la disparition d’un grand nombre de civilisations comme l’Egypte des pharaons, le royaume des Hittites, Babylone, Sumer, la Grèce antique, l’empire romain, les Parthes…mais également des civilisations asiatiques comme la Chine des Han, l’empire khmer…ou latino-américaines comme les Mayas…

L’étude de ces différents cas a permis aux chercheurs de repérer les causes de la décadence dans la relation de l’homme et la nature, et plus particulièrement dans les facteurs suivants: la population, la nourriture, l’énergie, l’eau, le climat…L’ensemble de ces facteurs a été modélisé dans un ensemble d’équations et lorsqu’ils se conjuguent, la résultante annonce le déclin avec deux composantes :

– Des ressources insuffisantes pour permettre de subvenir à une population toujours croissante

– L’accentuation des inégalités tant à l’intérieur des pays qu’entre les nations ne fait qu’exacerber les démarches prédatrices et accélérer la chute de la civilisation. Elle fait perdre le sens de l’intérêt général, et la quête de l’intérêt individuel constitue un frein au changement.

Reprenons chacune des dimensions du problème.

Déjà au début du XIXème siècle, le pasteur Thomas Robert Malthus avait mis en évidence que la population augmentait plus vite que les subsistances, et que l’écart, à un moment ou un autre entrainait famine, exode, ou guerre. Le raisonnement malthusien reposait sur la constatation qu’il y a trop de monde sur Terre par rapport aux ressources disponibles. Toute personne ne pouvait avoir sa place « au banquet des nations », pour reprendre le titre de son célèbre essai.

Il a été dépassé grâce au progrès techniques des différentes révolutions industrielles. Mais le progrès a entrainé une utilisation excessive des ressources naturelles. Tout en apportant des solutions, le progrès a des effets collatéraux dont la résolution entraine une course poursuite sans fin, qui risque de conduire à la catastrophe.

Souvenons-nous du rapport du Club de Rome intitulé « les limites de la croissance ». Publié en 1972, il démontrait déjà la non soutenabilité de notre modèle économique de consommation de masse, et sa fin au milieu du XXIème siècle. Au-delà des démonstrations mathématiques, le raisonnement qui sous-tend le travail est relativement simple : comment dans un monde fini est-il possible d’entretenir une croissance infinie de la consommation de masse ?

L’humanité se trouve confrontée à la question existentielle de savoir si les progrès technologiques et sociaux permettront d’intégrer dans les quarante années à venir les 2 à 3 milliards d’individus supplémentaires, et à sortir de la pauvreté le milliard de personnes disposant d’un dollar par jour.

Cela est d’autant plus problématique qu’une récente étude de la FAO, présentée lors de la récente conférence mondiale des Nations-Unies sur la réduction des risques de catastrophe, l’agriculture paie le plus lourd tribut aux catastrophes, avec 22% de tous les dégâts consécutifs aux risques naturels. Faut-il rappeler que l’agriculture est primordiale pour la sécurité alimentaire, mais également l’activité pour 2,5 milliards de personnes, un secteur clé pour de très nombreux pays… ?

Qu’apporte cette nouvelle étude HANDY, notamment par rapport au rapport du Club de Rome ? A priori, elle s’inscrit dans sa suite. Des études récentes démontrent que les projections de 1972 sont confirmées par la situation actuelle. La grande nouveauté de cette étude réside dans le rôle des inégalités qui freinent le changement. Les privilégiés cherchent, par tous les moyens, à préserver leurs acquis, et empêchent l’adaptation du système. Cela renvoie à la problématique des systèmes politiques, aux processus des choix collectifs, tant au niveau national que mondial.

Alors, la fin de la civilisation est-elle programmée ?

Ne prenons pas à la légère de tels travaux prospectifs !

N’oublions pas la très longue liste de civilisations disparues.

Cela renvoie à ce roman de science-fiction de George Orwell « 1984 » qui, alors qu’il décède en 1950, avait prédit qu’en 1984, les progrès de l’informatique permettrait à un pouvoir politique totalitaire dénommé « Big brother » de contrôler la vie de tous ses concitoyens…Même si le nombre de démocraties n’a cessé de s’accroître depuis la chute du mur de Berlin, le développement des systèmes informatiques, les écoutes des services américains de par le monde et la généralisation des mesures pour lutter contre le terrorisme peuvent craindre la mise en place d’un « big brother ».

En fait plus que de disparition de notre civilisation, c’est l’avenir de notre modèle économico-social qui est en cause. Pour que les tensions sur les ressources naturelles de notre planète restent soutenables, il faut revoir les modèles de croissance, les processus de production, et les modes de consommation. Cela se fera-t-il par transformation progressive ou par rupture ? Une chose est sûre, cela exigera une plus grande gouvernance mondiale, car l’égoïsme national ou le repli sur soi conduisent à la catastrophe.

Dov ZERAH (31 mars)

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