Son nom est associé à la formation des cadres. Mauritanien du Maroc, discret et courtois, Watt Abderrahmane anime l’un des plus anciens centres de formation des cadres en Afrique francophone. Une véritable plateforme Sud-Sud d’échange d’expériences. Entretien.

Pouvez-vous retracer votre parcours? Comment vous est venue l’idée de montrer une entreprise au Maroc ?

Notre parcours professionnel peut être décliné en 3 périodes grosso modo : la 1ère correspond à la responsabilité exercée dans l’accompagnement du gouvernement mauritanien pour la mise en place du plan comptable national. Ce travail d’accompagnement s’est étalé sur une période allant de 1982 à 1984. Il nous a permis notamment de connaître en profondeur les fonctionnements de  l’administration publique nationale, de mesurer l’ampleur des déficits de compétences constatés chez une grande partie des responsables de l’époque et la difficulté concrète pour eux d’exploiter à bon escient les recommandations des
rapports de fin de mission que nous rédigions à leur intention.

La 2ème période coïncide avec les responsabilités assumées à la tête des vérificateurs externes de l’organisation panafricaine (ancienne OUA) de 1985 à 1988. Nous devions par la force des choses effectuer de nombreux voyages à travers le continent et en dehors (Europe occidentale et Etats-Unis notamment). Ces déplacements nous ont permis de connaître les acteurs majeurs de la gouvernance panafricaine, de noter le gap restant à combler en matière de gestion budgétaire et le retard historique accusé par notre continent dans beaucoup de domaines.

La 3ème période, enfin, qui va de 1989 à nos jours, où nous avons eu à agir en tant que Président Directeur Général du Groupe COGEFI-Afrique. L’idée même de nous engager dans les métiers du conseil et de la formation a été la conséquence naturelle de notre parcours antérieur et des constats que celui-ci nous avait permis de faire. Toutefois, l’entreprise n’était pas aisée pour deux
raisons au moins : l’absence de soutien de l’Etat et l’imperméabilité des élites de l’époque à tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin à la formation et à l’exercice critique attaché fatalement au travail de conseil. C’est donc à nos frais propres et sans incitation institutionnelle d’aucune sorte que nous avons conçu et développé l’idée de COGEFI Afrique – que nous nous
plaisons à dire qu’elle avait « jailli entre deux dunes de sable !».
La 1ère rencontre organisée dans le nouveau cadre que nous avons institué s’est tenue à Las Palmas (Espagne) un 3 août 1989. Nous sommes donc aujourd’hui à notre 25ème année d’existence. Cette 1ère édition des rencontres top management avait
intéressé une vingtaine de dirigeants (Présidents Directeurs Généraux, Directeurs Généraux et Conseillers) et l’on a vu se côtoyer dans un cadre convivial, nouveau pour l’époque, des dirigeants d’entreprises publiques de Mauritanie, d’Afrique sahélienne, de
l’ouest et centrale. C’était émouvant, stimulant et grandement enrichissant.
L’idée d’utiliser le site «Maroc» s’imposait d’elle-même : c’est un pays que nous connaissions bien pour y avoir passé la 1ère période de nos études supérieures ; il dispose d’un capital infrastructure et transport fort appréciable, sans compter le niveau
de sécurité et la perception positive qu’ont les élites africaines en général de ce pays. Pour nous, il constituait une bonne alternative pour la rotation des sessions de nos rencontres. Depuis le 1er jour, il n’y a pas une seule année où au moins une session de nos Rencontre Top Management n’ait été organisée à Casablanca.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées dans la mise en place et le développement de votre entreprise?

Les difficultés sont le carburant de l’entrepreneur. S’agissant du métier de la formation notamment, la principale difficulté à lever au début était de persuader les top managers africains qui étaient aux commandes dans les années 80 de la valeur de la formation pour eux. Il fallait ruser pour ne pas leur donner l’impression de revenir sur les bancs de l’école. Les experts animateurs
que nous cooptions pour l’occasion nous avaient beaucoup aidés dans ce sens.
Nous avons fait le reste en maintenant la pression pendant les sessions pour que l’assiduité soit au rendez-vous.
Dieu merci, notre standard de fonctionnement a fini par payer et aujourd’hui, en plus de compter un public de plus en plus large et diversifié, nous pouvons dire que la notoriété de  notre groupe est bien établie dans les milieux dirigeants et ceux des services
de formation dans les entreprises et administrations publiques.
Une autre difficulté que nous devions surmonter est d’intéresser à nos rencontres des publics a priori hétérogènes: les sénateurs,
les parlementaires, les ministres, les conseillers, les PCA, les DG, etc. Nous avons trouvé deux solutions à cela :

1) des cadres de réalisation dédiés: les Rencontres Top Management (RTM) pour les dirigeants d’entreprises publiques et les responsables des tutelles ; le Symposium Interafricain de la Gestion Publique (SIGEP) pour les publics des autorités de régulation,
des collectivités territoriales, de la représentation nationale et des hauts responsables de l’exécutif.
2) des thèmes transversaux susceptibles de couvrir une large gamme de questions pouvant intéresser les responsables de ce niveau. Notre ambition à terme est de réunir tous les publics ici considérés dans un cadre qui, par la force des choses, aura
une envergure plus grande et un format différent. Nous sommes convaincus qu’il ne faut rien moins que cela pour développer les synergies entre les différentes sphères car, aujourd’hui, dans ce monde mondialisé, chacun a conscience que l’entrepreneur ne peut prospérer s’il n’est pas soutenu par un climat politique serein et un cadre réglementaire fluide et transparent.

Le politique, quant à lui, ne peut affirmer sa légitimité sans assise économique viable et le minimum de prospérité à la faveur du plus grand nombre. Pour sa part, l’élite administrative des appareils d’Etat ne peut remplir pleinement ses missions si elle n’est soutenue par l’engagement des acteurs politiques à être dans l’initiative responsable et dans les débats honnêtes autour des
nécessaires réformes à accomplir pour permettre à l’État de jouer au mieux son rôle de régulation et de facilitation.
Aujourd’hui, l’option des réformes profondes et des changements structurels n’est plus de l’ordre des choix à faire ou ne pas faire, elle est de l’ordre de la nécessité. L’Asie, nous ne le dirons jamais assez, s’est engagée avant nous sur cette voie et elle exhibe les réussites que tout le monde admire depuis déjà plusieurs décennies. Cela, elle le doit principalement à ses élites qui ont su, le
moment venu, conjuguer leurs efforts et transcender leurs querelles d’obédience et leurs luttes d’intérêts pour asseoir
les conditions de l’émergence d’un État national fort et d’une prospérité sociale et économique pérenne.

Vous êtes dans la formation continue des cadres. Comment ce secteur évolue-t-il aujourd’hui ?

En effet, l’activité formation des cadres et assimilés s’est développée depuis 1989, année de création du Groupe COGEFI-Afrique, parallèlement à l’organisation des rencontres top management. Aujourd’hui, nous justifions de près de 12.000 inscriptions
aux actions et programmes de notre filiale CAPER (Centre Africain de Perfectionnement et de Recyclage), de représentations logistiques à Nouakchott, Paris, Casablanca, Dakar et, bientôt, à Douala au Cameroun.
Nous nous appuyons pour ce faire sur un réseau africain et international de consultants de haut niveau et d’animateurs chevronnés. Nous avons fidélisé à nos prestations plus de 2.500 entreprises et institutions partenaires à travers toute l’étendue
de notre continent. Autant dire que nous connaissons bien le marché de la formation en Afrique francophone et au Maghreb.

De notre point de vue, les besoins à satisfaire sont considérables et vont bien au-delà de ce que l’on  pourrait imaginer. Le problème est   que la demande de formation n’est pas  encore dans la maturité et l’exigence nécessaires. C’est pour cette raisonprincipale que l’offre tarde encore à se professionnaliser. Pour preuve,  on voit fleurir tous les jours des pseudo-cabinets de formation sans assise financière ni logistique et, plus grave, sans éthique professionnelle. Heureusement, le marché saura vite faire la différence entre la légitimité de l’expérience et de l’exigence d’un côté et, de l’autre, les postures vaines des opportunistes. C’est pourquoi nous appelons de tous nos voeux à une professionnalisation accrue de la demande de formation car c’est elle,répétons-le, qui fera la qualité de l’offre.