«Notre mission c’est de faciliter le financement du commerce africain»

Afreximbank qui a augmenté  son capital en 2014  pour accompagner la montée en régime du commerce africain est une institution financière panafricaine basée au Caire. Président, Jean Louis Ekra revient sur les missions fondamentales de l’institution.

Afreximbank vient d’ouvrir une succursale à Abidjan. Est-ce par souci de proximité ?

D’abord il a été prévu que nous nous implantions dans les cinq régions définies par l’Union Africaine. A l’origine, le bureau d’Abuja devait couvrir toute l’Afrique de l’Ouest mais, très vite, l’on s’est rendu compte des difficultés de la partie francophone à y accéder. Nous avons décidé donc d’ ouvrir ce bureau d’Abidjan qui coïncide avec le retour de la Banque Africaine de Développement (BAD) qui est non seulement actionnaire mais aussi initiatrice d’Afreximbank. Nous pensons que cette proximité entre les deux institutions sera bénéfique.

Quelles sont les raisons qui ont conduit à la création d’Afreximbank?

Le rôle d’ Afreximbank est intimement lié à l’évolution du commerce international. Rappelezvous de la crise de l’Amérique Latine
dans les années 80. A l’époque, les pays qu’on appelait les MBA (Mexique, Brésil et Argentine) qui jouaient alors le rôle des BRICS d’aujourd’hui dans l’économie mondiale, ont fait défaut. Ce choc emmena la communauté financière à rompre avec la doctrine de l’infaillibilité de l’Etat. Ceux qui proclamaient qu’un pays ne meurt jamais et finira par payer ses dettes changèrent d’approches. La faillite de ces trois Etats qui, plus est, décidèrent de ne pas payer leurs dettes, vint balayer cette doctrine.
Une nouvelle réglementation bancaire émergea. De nouvelles notions comme le risque pays s’imposèrent dans le vocabulaire.
La classification des risques fit son apparition au niveau des banques centrales. Les conséquences de ces défauts de paiement installèrent un climat de méfiance et fit reculer les financiers. Les pays africains avaient du mal à financer leurs importations de riz, de pétrole et des denrées de base en général. Il fallait une réponse concrète. C’est dans ce contexte qu’une réunion des
ministres africains des Finances s’est tenue en 1987 au Caire dans l’objectif de mettre en place une institution de
financement du commerce africain. Afreximbank a été créée en 1993 et a débuté ses opérations une année plus tard.

Comment est réparti le capital de l’institution ?

La répartition du capital d’Afreximbank découle de la mission même de l’institution, à savoir faciliter et favoriser le financement du commerce africain. Comme les banques internationales avaient une certaine appréhension des risques, il fallait des instruments qui les ramènent à reconsidérer leur position par rapport au financement du commerce africain. D’où une répartition du capital impliquant tous les acteurs. Ainsi, les Etats africains détenaient 35% du tour de table contre 45% pour les privés africains et 25% pour les non africains. D’où la double appartenance d’Afreximbank, à la fois banque africaine (80 % du capital) et banque des opérateurs privés (70%). Ce fut un modèle gagnant qui a joué un rôle de premier plan dans l’afflux de liquidités pour le financement du commerce africain.

 

Vous avez débuté vos opérations en 1994. Où en êtes-vous aujourd’hui en termes d’encours?

Nous avons financé le commerce africain pour un volume d’environ 25 milliards de dollars depuis le lancement de nos activités. Mais vous savez, le plus important pour une institution comme la nôtre ce n’est pas tant le volume que l’accompagnement et le financement de la transformation structurelle de l’Afrique. C’est ce qui nous motive le plus. L’Afrique a beaucoup changé
depuis les années 90. En 1999, le continent faisait 256 millions d’import-export. En 2010, nous avons dépassé le chiffre de 1 400 milliards de dollars. Un pays comme la Côte d’Ivoire qui réalisait 80 à 100 000 tonnes de cacao aux indépendances exporte aujourd’hui 1,6 millions de tonnes. Certes, le volume a augmenté mais encore aujourd’hui la plus grande partie du cacao ivoirien n’est pas transformée au niveau local. La valeur ajoutée est réalisée à l’extérieur. Il est important pour nous, en tant qu’institution panafricaine, d’appuyer ce qui manque. La transformation est en elle-même un processus qui exige des prérequis : infrastructures
de bonne qualité, électricité à prix compétitifs, etc. L’émergence consiste à passer d’une économie de traite à une économie de transformation.

Concrètement, comment Afreximbank accompagne-t-elle l’émergence de l’Afrique ?

Nous menons des actions à plusieurs niveaux pour appuyer la transformation au niveau local.Par exemple, dans les industries
extractives, notamment le pétrole, nous encourageons le développement du contenu local. Au Nigeria, nous avons développé un programme d’appui des fournisseurs locaux dans les domaines du transport, de la logistique. Nous avons reconduit le même programme au Ghana dans le secteur de l’or et en Zambie dans le cuivre. Depuis quelque temps, nous avons lancé le programme Africa Cocoa Institut dédié aux pays comme le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Cameroun qui réalisent 80% de la production mondiale. De même, nous avons aussi ciblé l’hôtellerie, un secteur créateur d’emplois. Nous appuyons le secteur privé au Sénégal et au Nigeria pour augmenter l’offre hôtelière qui est, à notre sens, indispensable et participe à la bonne
perception que les investisseurs et visiteurs auront de nos pays.

 

Quelles sont les rapports qu’entretient Afreximbank avec les banques commerciales ?

Nous travaillons avec 90 institutions de financement en Afrique. Nous leurs accordons des lignes de crédit dédiées aux projets de transformationdes économies. C’est une relation satisfaisante qui va au-delà du simple financement. Ainsi, chaque année,
nous organisons un séminaire destiné à former les partenaires sur les procédures et les normes qui impactent leur environnement
immédiat. Les banques africaines doivent participer au développement du commerce interafricain. Pour cela, elles ont besoin de développer des relations entre elles, de se concerter et de partager l’information.

Vous avez récemment procédé à l’augmentation du capital d’Afreximbank. A terme, cette opération ne modifiera-t-elle pas la répartition du capital ?

L’objectif est que tous les actionnaires puissent prendre part à cette augmentation de capital. Nous sommes conscients que c’est possible que certains actionnaires ne soient pas en mesure d’accompagner l’opération dans un premier temps. On a prévu
pour eux la possibilité du portage par l’intermédiaire du tiers. Dans ce cadre, nous avons pris attache avec des organismes financiers pour en étudier la faisabilité. Ceci dit, il est important d’augmenter nos moyens. Nous sommes partis d’un capital
de 750 millions de dollars en 1993. Aujourd’hui, nous sommes passés à 5 milliards de dollars pour pouvoir accompagner un continent peuplé d’un milliard d’habitants, en mutation rapide, avec 10 des 15 économies les plus dynamiques dans le monde.

 

Interview parue dans Financial Afrik numéro 13