Il a investi dans le fer en Sierra Leone, le manganèse au Burkina Faso, la recherche pétrolière au Sénégal et la montagne en Côte d’Ivoire. Qui est donc cet investisseur contre-tendance à l’ascension fulgurante et  dont les relations vont des palais présidentiels africains aux dirigeants des fonds d’investissements ?  

 

Le minerai de fer a chuté de 40% depuis le début de l’année. Conséquence, les  fonds spéculatifs se désengagent et les grands projets sont reportés. Tout le monde panique.  Sauf Frank Timis, 51 ans, homme d’affaires d’origine roumaine et portant la nationalité australienne, un tycoon  aussi controversé que talentueux. Investisseur contre-tendance, Frank  prend le  marché à contre-pied et renforce ses positions en attendant les  beaux jours.

L’annonce, le 21 octobre, de son intention de reprendre un  joyau détenu jusque-là par London Mining   son concurrent intime (placé sous administration il y a une semaine et en chute libre à la Bourse) , la mine Sierra léonaise de Marampa ( 1 400 employés), situé à proximité de sa mine de Tonkili,   résume sa  personnalité.  Le président d’African Mineral dont il est, avec 12%, le plus grand actionnaire “est un loup de wall street qui nage à contre-courant”, dit de lui un gérant de fonds habitué à apercevoir ce parieur complexe à l’hôtel Radisson du Sénégal ou dans l’un des palaces du quartier Plateau d’Abidjan.

 

L’homme  sait nouer les bonnes alliances et annoncer les bonnes nouvelles dans un seul but : le profit. La preuve, à  peine annoncé, la nouvelle de ce rachat en Sierra Leone, encore loin d’être effective, a stoppé la  chute d’African Minerals à la Bourse de Londres. Problème, ce  groupe présidé par Frank Timis dont l’objectif est d’intégrer, à force d’acquisitions, le hit-parade des grands miniers, n’a pas les moyens de sa politique et accuse une perte de 7 millions de dollars au premier trimestre de l’année 2014.

De plus, African Minerals doit rembourser une dette de 240 millions de dollars au rythme de mensualités estimées à 10,4 millions de dollars. Comment desserrer l’étau ? Jusque-là le groupe espérait  sur le chinois Tewoo pour un investissement de 990 millions de dollars qui n’interviendrait pas à court terme de l’avis même des dirigeants d’African Minerals.

 

 

La société a mandaté Standard Chartered pour refinancer sa dette et lui établir un plan de renflouement à la mesure de ses potentialités. Africa Mining a exporté pour 8,9 millions de tonnes de minerais au premier semestre à un prix moyen de 49 dollars la tonne, en chute de 36% sur une année glissante. L’Ebidta est tombé à 2,7 millions de dollars contre 100 millions de dollars durant le premier semestre 2013.

 

Pour  s’offrir cette mine qui pourrait lui rapporter double lors de la prochaine vague de reprise du cours de fer, le “chairman”  a conclu un accord de prêt de 20 millions de dollars auprès de l’australien Cap Lambert Ressources Ltd.   Les investisseurs y croient, estimant que la société African Minerals qui gère une ligne de chemin de fer qui passe dans les parages de la mine de Marampa est un repreneur naturel. Le fait de n’avoir jamais pu accéder à cette ligne a alourdi les coûts de London Mining qui exportait le minerai avec des barges.

 

Erreur de positionnement au Sénégal

 

Homme à mille casquettes, Frank Timis possède une douzaine de sociétés  dont la holding Timis Mining Corporation. S’il est habitué au gain, il est pour le moment perdant dans ses investissements sénégalais où les premières traces de découverte de pétrole concernent la zone offshore. Or,  Frank Timis s’est attribué tout l’offshore profond sénégalais de Saint Louis à Ziguinchor.

Aussi, les  récentes découvertes ne le concernent pas. Ce qui ne l’empêche pas de gouter au pétrole sénégalais bien avant l’heure. En effet, Timis Corp a vendu 60% de ses blocs (Kayar et Saint Louis) à la société Kosmos Energy, gardant 30%.

En attendant, Frank Timis poursuit son offensive en Afrique.  Titulaire de permis d’uranium au Niger, de titres de Manganèse au Burkina Faso (la mine de Tambao dont les réserves sont estimées à 100 millions de tonnes) , de deux blocs pétroliers au Sénégal, d’une mine de fer en Côte d’Ivoire,  le milliardaire roumain trace son chemin.

Séducteur des politiques, le détenteur d’une mine de fer dans une région montagneuse de Côte d’Ivoire promet d’investir 5 milliards de dollars dans ce pays… Pour l’heure, on est loin de la coupe aux lèvres.

 

 

Frank Timis, trop  optimiste, dirait-on ? Sa condamnation  à verser 750 000 euros en 2006 par la sévère Financial Service Authority (FSA) pour publications trop optimistes, à propos d’un projet pétrolier en Grèce,  ne l’a apparemment pas guéri de ce trait de caractère. D’où les nombreuses suspicions qui l’entourent jusque dans le conseil d’administration d’African Minerals où une transaction orpheline de 50 millions de dollars au titre d’indemnité au profit d’une société chypriote dont il a été présumé  actionnaire, a ébranlé son fauteuil de président. Mais, confiant en son étoile, Frank Timis a su dépasser la mauvaise passe sans éteindre la polémique.  Le départ d’éventuels partenaires financiers dans African Minerals a été compensé par   un carnet d’adresses qui gravite autour des palais présidentiels africains.

 

Parti de rien

Riche de 2 milliards de dollars selon le magazine roumain “Capital”, il ne manque pas de ressort, lui qui est parti de zéro à Perth (Australie) où sa société de transport  se résumait à un camion de livreur. En 1986, il enregistre sa première faillite avec une dette de 15 000 dollars australiens. Ce détail sera oublié dans la note pour l’introduction en Bourse de sa société Gabriel Ressource à la Toronto Stock Exchanges.

 

En 1992, il est le CEO de Morwest Holding Pty Ltd, positionnée sur l’or. Après six mois de recherches bredouilles, il fonde Timis Corporation et d’autres entités à la viabilité limitée. Dans la deuxième moitié des années 90 , il reprend Gabriel Ressources et obtient un gros contrat en Roumanie en partenariat avec l’Etat pour l’exploitation d’une mine d’or.

Gabriel Ressources voit sa valorisation bondir et atteindre 75 millions de dollars.  Fort d’un prêt de 3 millions de dollars de la banque de Rothschild, l’ambitieux Frank Timis peut entreprendre la mise en exploitation de sa mine d’or.  Les méthodes utilisées dans la Rosa Mining, l’exploitation de l’or par le cyanure, ameutent les populations et rallient les écologistes contre le projet qui tablait sur 300 tonnes d’or et 1 600 tonnes  d’argent.

 

Mais Timis a plus d’une société dans son sac. Regal Petroleum fondé en 1996 et coté à la London Alternative Investment Market, dédiée aux professionnels, entre dans la danse et occupe les nuits blanches des analystes financiers. La célébrité intervient en 2003 avec l’acquisition de 60% d’un champ pétrolier en Grèce. Les estimations, optimistes, parlent de milliards de barils. La valorisation de la compagnie bondit pour atteindre 500 millions de livres sterling la  propulsant à la tête du marché alternatif. Quelques jours après, Timis revend secrètement la compagnie et démissionne de la direction. Un coup de bouilloire ?

En 2005, il était définitivement établi que le site contenait du pétrole à raison de 30 barils par jour, loin du seuil minimum pour la commercialisation. L’annonce de cette mauvaise nouvelle fait chuter l’action de la compagnie de 60% en quelques heures. C’est de là que partirent les  déboires de Frank Timis avec le marché alternatif londonien. «Aujourd’hui, c’est  de la vieille histoire », explique un observateur londonien qui assure que la société en question a repris sa licence FSA.

En 2005, Timis a acquis  30% de la Sierra Leone Diamond Corporation Limited (SDLC), son premier coup en Afrique obtenu à travers une entité basée aux Bermudes. Ce fut la bonne affaire car SDLC couvrait un territoire équivalent au tiers de la Sierra Leone, dans des champs de recherche du diamant et du fer.  En août 2007, Regal Petroleum devient African Mineral Limited. En 2010, la compagnie annonce des réserves de 10 milliards de tonnes de fer à une teneur de 29%. C’est cette découverte qui a fait de Timis le milliardaire à la fois adulé et controversé  qu’on connaît aujourd’hui.