Amadou Seck, envoyé spécial à Marrakech

Dotée d’une vue pittoresque sur les montagnes de l’Atlas, Marrakech, grande métropole, qualifiée de perle du Sud marocain et très prisée des touristes, pour son histoire, sa géographie, ses monuments historiques et son climat, a abrité, du 8 au 10 octobre dernier, la quatrième Conférence Africaine sur le Changement Climatique (CCDA-IV).
Organisée par la Commission Economique pour l’Afrique (CEA), la Banque Africaine de Développement (BAD) et la Commission de l’Union Africaine (CUA), l’édition 2014 s’est préoccupée du développement de l’agriculture dans un contexte de changement climatique, autour d’un slogan pleinement évocateur : « L’Afrique peut nourrir l’Afrique dès à présent : mettons nos connaissances climatiques au service de l’action ». Organisés en panels pendant trois jours, décideurs politiques, partenaires, chercheurs, universitaires, experts, praticiens du secteur agricole et de l’environnement, à différents niveaux, ont entretenu de larges échanges sur tous les sujets liés à l’incidence du changement climatique sur l’agriculture africaine, les mesures à prendre et les opportunités à exploiter, pour contourner la nouvelle donne environnementale de la planète Terre.
Principale conclusion de ces assises : « l’adaptation du continent au changement climatique et sa sécurité alimentaire sont tributaires de l’intégration des données relevant du savoir climatique et des technologies modernes dans le développement de l’agriculture ». D’où la nécessité d’un cadre d’action commun et d’une synergie des efforts, pour donner, au potentiel agricole continental, une incidence réelle sur la sécurité alimentaire, et, au-delà, un impact sur le développement global durable.

Un potentiel sous exploité
Bien que l’Afrique dispose de puissantes capacités agricoles, la sécurité alimentaire y reste un défi majeur. Une réalité illustrée par des chiffres : « près de 300 millions d’africains souffrent de la faim. Les gouvernements dépensent, annuellement, 40 à 50 milliards de dollars US dans l’importation de produits agricoles », a ainsi rappelé le secrétaire exécutif adjoint de la CEA, Abdallah Hamdok. Scotchée à 10%, la production du continent représente la portion congrue de l’agriculture mondiale. Résultat, « l’Afrique est vulnérable ». Le berceau de l’Humanité est confiné, depuis des décennies, dans le statut de la région « la plus exposée aux risques d’insécurité alimentaire, à la famine, aux aléas naturels traditionnels (sécheresse, inondations, etc.). Et s’y ajoutent les contraintes institutionnelles, économiques et financières », déplore le haut responsable de l’organisme onusien.
C’est sur ce sombre tableau que vient se greffer, aujourd’hui, la nouvelle donne du changement climatique. Comment faire face à cette redoutable coalition ?
Un défi d’autant plus crucial que cette branche de l’activité économique pèse pour « au moins 30% des revenus nationaux, 50% du total des exportations et emploie 70% de la population active, dans les pays non-producteurs de pétrole ». La solution, pour inverser la donne de l’insécurité alimentaire permanente et la menace de famine conjoncturelle : « investir dans la recherche en changement climatique, rendre les connaissances et technologies accessibles aux agricultures, multiplier les opportunités d’accès aux financements et développer une véritable culture de l’assurance agricole », dans la mentalité des paysans africains. Réunis, les éléments de ce puzzle construisent l’image d’une agriculture africaine à la croisée des chemins et, surtout, à celle du changement climatique. Là où tant de rêves se brisent, faute d’imagination et d’action. Mais c’est aussi là, peut-être, un tournant vers la renaissance, à condition que toutes les nouvelles opportunités soient mises à contribution et intelligemment exploitées.

Les opportunités d’une agriculture adaptée au changement climatique
Les participants à la CCDA-IV ont débattu de nombre de questions relatives à l’incidence de la gestion du changement climatique sur les systèmes de production agricole. Les différents panels en ont fouillé les diverses problématiques et dégagé des messages-clés sur plusieurs de ses aspects : les réseaux d’observation du climat, défis besoins et recommandations ; la biométrie pour l’Afrique, opportunités, contraintes et compromis ; les combustibles fossiles dans un avenir sous contrainte du carbone ; le financement du changement climatique, impératifs et implications mondiaux pour un développement résilient au climat en Afrique ; le changement climatique et les enjeux de santé publique en Afrique ; la gestion de l’eau dans un contexte de changement climatique ; et, toujours vedette de ce type de rencontres – elle en est le cœur – la réduction de la pauvreté.
Concluant sur le caractère vital de l’adaptation du système de production agricole africain au changement climatique, on en est venu à poser des interrogations existentielles pratiques : comment apprendre, aux paysans africains, la culture de céréales rentables, à cycle court, pour « dribbler » les caprices de Dame Nature et le retard imprévisible des pluies ? Comment repousser le spectre des phénomènes extrêmes comme la sécheresse et les inondations ? Quel cadre juridique et institutionnel, pour permettre l’accès à la terre des forces vives comme les jeunes et les femmes ? Comment concevoir et mettre en œuvre les bonnes politiques de préservation de l’écosystème et agricoles ? Quelle est la formule appropriée, pour mettre fin à l’accaparement des terres par les multinationales, tout en donnant des chances à la production vivrière et en laissant la porte au développement de l’agro business ?
Certes, les réponses à toutes ces interrogations nécessitent réflexion dans les grandes rencontres. Mais aussi, de sortir des bureaux climatisés et de la douce ambiance des salles de grands forums et autres conférences, aller à la rencontre des agriculteurs du terroir, pour promouvoir les conditions d’une politique climatique et agricole inclusive dont les communautés seraient enclines à s’approprier. Une voie royale pour éviter la paralysie de la routine : celle de voir les mêmes personnes se retrouver aux mêmes endroits, pour évoquer les mêmes sujets, prendre toujours les mêmes résolutions, adopter les mêmes recommandations et repartir, fiers du « travail » accompli, jusqu’à la prochaine retrouvaille.
A cet égard, l’esprit qui a prévalu, lors des assises de Marrakech, autorise l’espoir d’une démarche novatrice, face à une urgence continentale. Quant aux médias africains, il leur revient d’accomplir leur mission de collecte, traitement et diffusion d’une information scientifique, objective mais pas forcément neutre, dans un langage accessible à tous. Une démarche qui épouse, du reste, la mission fondamentale du journaliste.