Rwanda nouveau deuxDans l’imaginaire collectif de notre temps, le Rwanda restera pour longtemps associé au Génocide contre les Tutsis en 1994. Depuis, 19 ans ont passé et c’est progressivement une nouvelle nation qui se fait jour, championne de la croissance et tournant résolument son regard vers l’avenir.Grand Angle.

 

A l’image du Phénix, oiseau légendaire qui renaîtrait perpétuellement de ses cendres, le pays des Mille Collines semble avoir fait sienne cette surprenante faculté de régénération.

Une success story africaine

Petite nation (26.000 km²) d’Afrique de l’Est dépourvue de ressources naturelles significatives, et à la population jeune et nombreuse (11 millions d’habitants), le Rwanda revient de très loin. Lorsque les troupes du FPR (dirigé par Paul Kagamé) prennent le contrôle définitif du pays en juillet 1994, un huitième de la population a disparu, et un quart au moins de celle-ci a fui à l’étranger, entassée principalement dans des camps de fortune au Congo.

Il faut parer au plus pressé et, une fois l’urgence immédiate passée, relever la tête en concentrant et dirigeant les efforts de toute une nation. Au cours des années qui ont suivi le Génocide, et sous le strict contrôle de l’actuel pouvoir en place, le pays s’est alors lancé dans une reconstruction nationale considérable, ramenant dès 1999 son PIB au niveau d’avant le Génocide. En moins de deux décennies, la tâche prométhéenne de panser les plaies du passé, redémarrer de zéro, insuffler un sentiment patriotique renouvelé, et relancer à toute vapeur la croissance (en moyenne 7 % par an au cours des dernières années, avec un pic à 11,2% en 2008, supérieur à celui de la Chine) a été accomplie.

Toute proportion gardée, ce gigantesque mouvement collectif d’efforts concertés, tendu comme un seul corps vers cette Renaissance, est comparable à la dynamique du Japon de l’ère Meiji ou au miracle allemand de l’après guerre.

 

Pays agricole et rural, où près de 90 % de la population vit encore d’une agriculture de subsistance, le Rwanda n’en a pas moins une conscience aiguë des enjeux et défis de demain. Les autorités du pays ont ainsi proposé au début des années 2000 la mise en place d’un projet national transformationnel, à l’échelle de deux décennies, et fort ambitieusement dénommé “Vision 2020[1]“. Vaste plan qui vise à faire du Rwanda à l’horizon 2020 un pays émergent à revenu intermédiaire, et pariant pour ce faire dès aujourd’hui sur le “triptyque gagnant” : Un développement massif d’infrastructures modernes, un cadre politique stable et libéral (le Rwanda est classé depuis plusieurs années par la Banque Mondiale dans son rapport “Doing Business[2]” comme l’un des pays les plus réformateurs au monde en matière d’environnement économique), enfin la primauté accordée à l’économie du Savoir et aux nouvelles technologies.

Les résultats sont déjà visibles: Le pays, à commencer par sa capitale Kigali, est un chantier à ciel ouvert permanent où les entrepreneurs du BTP s’activent pour achever dans les temps les ouvrages qui seront plus tard livrés à leur commanditaire Une classe moyenne de fonctionnaires et d’employés apparaît progressivement, tandis qu’une bourgeoisie naissante goûte aux joies de la grande consommation dans les nouveaux temples commerciaux du centre-ville, ouverts non-stop. Tous s’affairent pour saisir les opportunités de ces temps nouveaux et ne pas rester à quai.

Certes, tout n’est pas rose. Au pays de Kagamé, il est recommandé de rester dans le rang et de ne pas faire de vague. La majorité s’accordera à reconnaître, et avec raison, le dirigisme assumé des autorités et le nationalisme sourcilleux qui peut à l’occasion être affiché, au gré de l’actualité (relations avec la France, rapport de l’ONU sur les exactions passées des forces armées rwandaises au Congo, soutien au M23…). Néanmoins, le pouvoir en place dispose d’une légitimité populaire incontestable. Celle d’hier, acquise de haute lutte sur les champs de bataille et qui permirent in fine d’arrêter les dernières exactions du Génocide et de ramener à la normale la trajectoire tragique du pays. Celle d’aujourd’hui, liée au miracle économique et à la prospérité pour tous.

Dans ce contexte, on ne sera guère étonné d’apprendre que nombre de rapports et études des principales institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale, Banque Africaine de Développement…) soulignent les remarquables progrès accomplis par le pays depuis le début de l’ère post-Génocide. Dans tous les domaines socio-économiques de quelque importance (croissance économique stable et conséquente, dépenses publiques importantes en matière de santé et d’éducation, haut niveau de bonne gouvernance, faible niveau de corruption, niveau de sécurité élevé, environnement des affaires qualifié de “stable et attractif”…), les félicitations succèdent aux dithyrambes. Interrogé en Juillet 2009, le journaliste vedette Fareed Zakaria de la chaîne américaine CNN allait même jusqu’à qualifier le pays de “plus belle success story d’Afrique[3]”. Une opinion éminemment subjective que l’on pourra toujours discuter, mais aucunement infondée et traduisant au fond assez bien le nouveau regard positif de la communauté internationale à l’égard du pays.

Les raisons de ce succés

Les facteurs explicatifs de cette réussite sont nombreux et il serait vain de vouloir établir une liste exhaustive de ceux-ci. Toutefois, et par souci de clarté du propos, ils pourraient être résumés en 3 axes, sans intention de les hiérarchiser:

Un plan de développement cohérent et quantifiable qui s’inscrit dans la durée. La formule à appliquer a été toute trouvée : Dans une sous-région encore caractérisée par l’instabilité et les conflits, procurer un cadre politique ferme où la sécurité des biens et des personnes est garantie. Dans une zone où la richesse des ressources naturelles n’est souvent au mieux qu’une voie facile et dangereuse menant au syndrome hollandais, orienter l’activité économique vers des secteurs à haute valeur ajoutée (télécommunications, finance, écotourisme..). Enfin, à une époque où les décisions ne sont parfois que le simple reflet d’une réaction plus ou moins subie face à l’actualité du moment, veiller à toujours rester maître de son propre calendrier. Il est d’ailleurs significatif de constater que le modèle de développement auquel le Rwanda s’identifie le plus ne soit ni l’Amérique libérale de l’Oncle Sam, ni l’Europe pacifiste et sociale des 27, mais la dirigiste et technocratique cité-état asiatique de Singapour. Lee Kuan-Yew plutôt qu’Obama.

Un soutien massif de la population, qui a conscience des enjeux et qui sait qu’elle a tout à gagner si le pari est relevé avec succès. Certes, cet appui populaire se veut lucide, car sachant d’où il vient, la faible marge de manœuvre dont il dispose et le long chemin qu’il lui reste encore à accomplir. Mais c’est un soutien sincère, que la pudeur sur les sujets qui fâchent ne saurait prendre en défaut. Il en résulte parfois cette étrange impression d’un pays devenu ruche, dont les besognes individuelles mutualisées contribuent à une vigoureuse activité d’ensemble, et où l’apport de tout un chacun, aussi infime soit-il, participe à un grand dessein collectif qui le dépasse mais dont il est l’ingrédient indispensable.

Un pouvoir fort, ferme pour fixer le cap, et pragmatique dans l’exécution de son entreprise. Ce dernier point, à défaut d’être le facteur explicatif le plus important de la Renaissance rwandaise, sera peut-être le plus polémique. Mais c’est un fait : Un pouvoir dirigiste et fort peut s’avérer extraordinairement efficace. Il ne s’agit plus d’être aimé et réélu, mais d’être decisif et de réussir, quitte à être reconnu plus tard à sa juste valeur par la Postérité. S’agissant du Rwanda, cela se traduit par un régime monolithique, souvent hermétique à la contestation politique, mais toujours ouvert aux suggestions des partenaires et investisseurs qui lui permettront de réussir à terme la transition vers le statut envié de pays émergent.

 

La leçon à en retenir

Une position de pays émergent qui, si il était effectivement atteinte au cours de la prochaine decennie, consacrerait définitivement la renaissance du pays des Mille Collines. Car la Renaissance rwandaise, c’est en définitive cela : La ferme prise de conscience d’une absence de fatalité. Partir du postulat que loin d’être figée, l’Histoire est mouvement, qu’elle est dynamique et donc susceptible d’être “orientée” dans un sens constructif et décisif. La puissante conviction que la volonté prime toujours sur les déterminismes, même si celle-ci doit composer avec des mécanismes d’inertie et de contrainte, qui ne sauraient cependant que des forces de friction ne remettant pas en cause la direction choisie, l’objectif ultime souhaité. Là est la principale leçon offerte par l’exemple rwandais.

 

 

Jacques Leroueil, Kigali – Financial Afrik-